Cinéma: une expérience commune

Métaphysiquement, le cinéma est une perspective commune. Là où Leibniz refusait la possibilité d’une perspective identique sur le monde, d’un point de vue phénoménologique partagée, le cinéma la rend possible par sa technique de projection : lorsque je regarde un film, je vois ce qu’a vu l’objectif. L’objectif n’est pas seulement un dispositif technique, réceptacle physique de la lumière, mais il est avant tout l’œil narratif de l’histoire qui nous est présentée, l’oculus par lequel un récit nous est donné. Il est objectif dans la mesure où ce qu’il filtre peut-être en droit observé par une multiplicité d’individus exactement dans les mêmes conditions. Il existe donc au niveau de cette communauté d’observateurs un monde phénoménologique commun. Cette identité de l’expérience est un évident un atout épistémologique, expliquons : puisque nous pouvons être sûrs de voir les mêmes choses, les mêmes événements filmiques, le débat qui s’ensuivra, ou bien quant à leur sens ou bien quant à leur valeur, sera au moins fondé sur un sol affermi que l’on pourrait aller jusqu’à dire scientifique. Notons que ce fond commun n’est évidemment pas la garantie d’un consensus dans l’évaluation et dans la réception, qui seront toutes deux les reflets d’une sensibilité singulière, mais il permettra néanmoins l’assurance d’une discussion qui ne fera pas appel à des données idiosyncratique et inaccessible à autrui.

Le cinéma, en tant que phénoménologie commune, permettra de sortir de l’aphasie de l’expérience particulière (propre à chaque homme prit comme monade) en fonctionnant comme un intermédiaire communicationnel et existentiel entre les expériences closes des hommes. Il pourrait être pris comme une base, comme un matériau solide, une référence sur laquelle nous pourrons refléter nos moi et nous entendre sur ceux-ci. Car, dès lors que nous avons éliminé la possibilité d’une incongruence dans la référence même de nos expériences, nous serons assurés et rassurés quant à la possibilité de communiquer et de sonder mutuellement nos âmes. Cette possible communion n’est pas seulement rendue possible par le cinéma, mais par tous les arts qui ont une première fonction objectivante avant de laisser place à l’activité subjectivante de l’interprétation. Cette activité subjectivante n’est pas une activité arbitraire (il serait désastreux de la considérer ainsi) mais une activité qui a comme but suprême l’interpénétration des contenus clos des âmes en vue de leur compréhension mutuelle.

En cela ce que l’on nomme subjectif n’est que le nom que l’on donne à la sortie objective de soi. Il y a donc deux types d’objectivité ; une objectivité–objective (qui est le matériau même de notre expérience) et une objectivité–subjective (qui est le sens, et la valeur attribuée à ce matériau). Ces deux types d’objectivités peuvent être chacune privée ou bien collective : le cinéma est une objectivité–objective commune, tandis que sa signification peut être une objectivité–subjective privé. Toutes les modalités combinatoires sont donc envisageables selon les deux binômes : privé–commun, objectif–subjective.

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La simple image d’une salle de cinéma est l’expression de cette communauté empirique: la multiplicité des places (jamais les mêmes), et l’unité grandiose de l’écran prêt à imbiber les esprits d’expériences partagées.

 

 

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