« Le vent se lève »: le sang-peinture

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♦ Tandis que la jeune fille peint un paysage (occupation légère, belle, artistique, aristocratique), son activité expressive est contrecarrée par un retour du réel sanguin et impromptu : du sang jaillit sur la toile. Cet événement produit deux sens distincts: une signification littérale : elle a la tuberculose (donc une information sur le plan de faits, un indice), et une signification métaphorique, que le sang en tant que tel, c’est-à-dire en tant que nature est incapable de porter.
Le sang-peinture (c’est bien ce à quoi nous avons affaire ici) est une forme d’ «action painting » involontaire, une forme d’art imprévu immédiatement placé sous un mode symbolique: le sang devient, du fait même qu’il se propose en tant que peinture (il est appliqué sur une toile), un symbole des sentiments de détresse de la jeune fille (peur de la mort, tragique d’une relation amoureuse impossible,…). Ce passage d’un monde de nature aphasique, au monde du sens et de la symbolisation est rendu possible par le truchement de la toile et son pouvoir transfigurateur. La toile a la puissance de mener tout ce qui se trouve sur elle au niveau de la signification symbolique quand bien même cet ajout serait fortuit et non-intentionnel. Il en va de même de tous les supports: écran, socle, planche, tous jouent le rôle de canevas symbolique, de vide préalable prêt à accueillir la positivité de la forme. Une métaphysique du canevas impliquerait une certaine dialectique entre le vide et la forme, entre l’infini des possibles et le fini de l’expression particulière.
L’intention préalable à la formation d’un artefact artistique est superflue pour la formation du sens : tout ce que la conscience demande c’est une forme d’avertissement (la toile) que nous nous trouvons bien devant une forme symbolique qui peut dès lors être interprétée, dont on peut chercher le sens sans se soucier d’un possible arbitraire (cf. Sartre « Qu’est-ce que la littérature? »)

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Le tableau dans le film, devient la métaphore de la nature du film lui-même, de sa nature de toile mouvementée. Ce qui s’y trouve, s’y projette ne sont pas les choses réelles, mais uniquement les empreintes temporaires de leur simulacres qui ont fonction de représentation. La représentation est l’image d’une chose plus une valeur symbolique quelconque.
Dans cette scène du film il y a par conséquent superposition double du phénomène de la toile, itération de sa puissance symbolique intrinsèque à travers une imbrication, une mise en abimes des médias.
Ainsi le raisonnement peut s’abstraire de plus en plus en partant de 1) nature : la jeune fille crache du sans parce qu’elle a un problème pulmonaire 2) peinture : le sang est le symbole d’une détresse morale et existentielle 3) cinéma : la peinture par le sang est le symbole du processus même de symbolisation. Ces trois sens sont tous présents dans le même « matériau », il s’élève de plus en plus selon la perspective considérée et le niveau d’intégration choisi.

♦ Le fait que la peinture soit recouvert d’une nouvelle couche non-intentionnelle (le sang) est également le symbole d’une stratification existentielle: la légère peinture de paysage est quelque chose de relégué, de recouvert, quelque chose qui appartient à un passé révolu ou un futur impossible. La seul signification est la mort prochaine qui agit comme un écran, une barrière opaque, aveuglante. Le sang, symbole de la vie, est, en dehors du corps, le signe du soupçon, de la maladie, de la dégénérescence, du scandale biologique, de la mort. Si l’on regarde attentivement la scène, on constatera que le sang jaillit comme un sanglot, qu’il est donc autant larmes (par le mouvement), sang (par la nature), que tragédie (par le symbole).

2 commentaires

  1. Autant de puissance et force de sens dans cette seule scène laisse imaginer ce que l’on pourrait dire de cette œuvre dans son ensemble !
    Très belle analyse qui superpose les couches sémantique de cette mise en abyme que constitue la représentation de la peinture au cinéma (et plus encore dans un anime). Nombreux sont les biopics de peintres, ou documentaires de cinéastes qui essaient de marier l’art des Renoir père et fils. Passionnante est donc cette relation entre toile peinte et toile animée (qui n’est elle-même qu’une succession d’images fixes), images-temps et images-mouvement.

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup pour ton commentaire! Tu dis vrai, il y a effectivement beaucoup à en dire… Il faudrait se pencher davantage et de manière plus systématique sur ses œuvres afin de mieux les comprendre dans leur globalité.

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