« Oblivion » et l’identité personnelle

 « Pendant trois ans, j’ai cherché la maison qu’il avait bâti. Je savais qu’il devait y en avoir une. Parce que je le connais. Je suis lui. Je suis Jack Harper. Et je suis chez moi. »
Jack Harper

 

Oblivion, de Joseph Kosinski, est un film de science-fiction qui sous ses apparences de blockbuster soulève néanmoins des questions philosophiques originales. Dans cette analyse nous allons nous concentrer sur le phénomène du clonage et ses implications pour l’identité personnelle. Posons le décor : Après une terrible guerre contre les Rapaces, l’humanité a dû quitter la Terre. Jack Harper (Tom Cruise) reste en mission dite de nettoyage afin d’extraire de l’eau de mer qui permettra à l’humanité de survivre ; à savoir de quitter l’orbite de la Terre pour s’installer sur la plus grande lune de Saturne. Il s’agit en fait d’un scénario implanté dans le psychisme de Jack et de sa compagne Victoria (Andrea Riseborough) par une entité extraterrestre. En effet, le Tet, afin de s’approprier les ressources de la planète bleue a envoyé une myriade de clones : un homme (Jack) et une femme (Victoria) persuadés d’être en mission pour le salut de l’humanité. Au-delà du fantasme de voir une kyrielle de jeunes Tom Cruise, moulés dans une combinaison argentée, descendre d’un vaisseau extraterrestre, nous allons nous interroger sur le problème de l’identité personnelle : qui est Jack Harper ?

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Oblivion, Joseph Kosinski: Harper rencontre Harper, 2013.

Il est, en philosophie, une expérience de pensée dite de la réplication qui a pour but d’éveiller chez son lecteur une intuition. Le film de Kosinski en est une exemplification cinématographique qui la pousse dans ses limites les plus extrêmes. Prenons Jack Harper et répliquons-le, autrement dit : mettons Jack Harper dans une machine qui copiera l’ensemble de sa mémoire avant de l’implanter dans un nouveau corps, et de détruire le premier. L’individu qui sortira de la machine reçoit un numéro : Harper-1. Harper-Original et Harper-1 sont-ils une seule et même personne ? Harper-1 partage exactement les mêmes souvenirs que le premier, il possède le même caractère et il croit être Harper-Original. Beaucoup auront l’intuition que les deux personnages sont par conséquent identiques et ce en raison de la continuité psychologique entre les deux. Leur seule différence est qu’ils n’ont pas le même corps, mais intuitivement leur continuité psychologique nous semble plus fondamentale que leur continuité physique.

Néanmoins, Kosinski ne se contente pas de cette première forme de l’expérience de pensée. Il réplique à plusieurs reprises Jack Harper de telle sorte que nous n’avons pas un mais des milliers de Jack Harper répliqués à partir d’un seul et même modèle : Harper-Original. Harper-Original (dont le corps a été détruit) est-il identique à Harper-1, Harper-2, Harper-878 ? A tous les Harper à la fois ? A aucun Harper ? Cette fois-ci le dilemme philosophique se fait plus poignant et la réponse semble moins évidente.

La mise en scène de Kosinski est donc plus problématique. En effet, elle semble opposer aux tenants de la thèse de la continuité psychologique une grave objection. Si nous acceptons la thèse de la continuité nous devons alors dire que Harper-Original est identique à tous ses clones ; cependant tous ses clones ne sont pas identiques entre eux – quoique semblables, quoique partageant une même mémoire, ils sont en effet distincts au sens qu’ils ne font pas la même chose, qu’ils ne sont pas au même endroit ; autrement dit à partir de la réplication, leur histoire causale diffère. Or, selon le principe de la transitivité de l’identité, si Harper-Original est identique à Harper-2, Harper-3 et Harper-n alors Harper-2, Harper-3 et Harper-n devraient être identiques (Si A=B et B=C, alors A=C).

C’est pour cette raison que beaucoup de penseurs devraient affirmés – non sans une once de tristesse – « Harper is dead ! ». Au sens que Harper-Original n’a pas survécu à la réplication. Pourtant cette thèse ne semble pas être celle présentée par Joseph Kosinski, c’est du moins ce que suggère la suite de l’intrigue. En effet, Harper-1 rencontre sa vraie femme qui n’est pas Victoria avec qui il est sensé formé « une équipe efficace », mais Julia Harper (Olga Kurylenko). Grâce à elle, il retrouve ses souvenirs. Il est alors convaincu d’avoir retrouvé la mémoire qu’on lui avait oblitérée avant sa mission de nettoyage. Cependant, il ignore encore avoir été cloné. Cette croyance est légèrement remise en cause lorsqu’il rencontre Harper-2 qui lui aussi reconnaît Julia comme étant sa femme. Pensant tous les deux être le Harper-Original, ils accuseront l’autre de n’être qu’un imposteur ; une thèse qu’ils défendront avec leurs poings. Une manière d’argumenter qui ne convaincra sans doute pas ceux qui s’opposent à la thèse de la continuité psychologique ; pour eux, il y a simplement trop de Harper pour que le Harper-Original ait survécu.

Cependant, la démonstration cinématographique de Kosinski ne s’arrête pas là. Harper-1 a certes gagné le combat contre Harper-2 et retrouvé sa femme, sa mission n’est pas encore accomplie. Il s’agit maintenant de se battre, aux côtés des Rapaces (qui ne sont en fait rien d’autres que des êtres humains) contre le Tet. Ce dernier a presque détruit l’humanité, et s’occupe maintenant de piller les dernières réserves de la Terre au moyen de ses clones – clones qui croient sincèrement être en mission pour leur espèce, persuadés qu’elle est menacée par les Rapaces alors que ceux-ci ne sont autres que les derniers survivants de l’espèce humaine.  La dernière mission que devra mener à bien Harper-1 est une mission suicide: faire exploser le Tet de l’intérieur. Harper-1 et Julia en sont conscients, mais elle aussi la seule solution possible pour mettre fin à leur esclavage. Harper-1 après avoir mis en sécurité Julia accomplit sa  mission avec Beech, le chef des Rapaces (Morgan Freeman). Tous deux meurent, avec le Tet, ainsi que tous les replica de Jack et Victoria.

Les détracteurs de la thèse de la continuité psychologique auraient pu se satisfaire d’une telle fin – mais celle-ci ne répond sans doute pas aux attentes d’un spectateur moyen, habitué à la grande soupe hollywoodienne. Ou, d’une manière plus charitable, Kosinski souhaitait simplement présenter une autre thèse philosophique. En effet, Kosinski termine son argumentation en mettant en scène le retour de Harper (qui ne peut être ni l’original, ni Harper-1). Un autre Harper, un autre clone, sans doute Harper-2, retrouve Julia et la reconnaît comme étant sa femme. Il est possible que Julia reconnaisse également dans Harper-2 son mari et le père de sa fille. Cependant, la fin ouverte du film ne permet pas d’affirmer positivement cette hypothèse. Nous allons néanmoins la supposer vraie pour les besoins de l’analyse.

Il est intuitivement choquant que Julia reconnaisse dans ce clone son mari, alors qu’une fois sur Terre, elle avait vécu son histoire d’amour avec Harper-1 et qu’elle savait que Harper-1 était mort en sauvant l’humanité. Le Harper qui revient ne peut donc pas être Harper-1. Si Julia accepte Harper-2 comme son mari et si Julia n’est pas irrationnelle, comment le justifier ?

Il est évident que Julia devrait être parfitienne; elle adhère aux thèses de Derek Parfit : qu’importe quel clone de Harper, Harper-2 se trouve être, tous les clones sont Harper-Original. Tous les clones sont en continuité psychologique avec le Harper-Original, ils sont donc identiques à lui. Certes, cette thèse semble contredire notre intuition, malmenée par le nombre des clones et par le fait aussi que Julia, si notre hypothèse est vraie, semble tous les aimer de manière indistincte (alors qu’intuitivement, et selon nombres de philosophies de l’amour, l’être-aimé est irremplaçable). Mais pour Parfit, il n’y a là aucun problème, bien au contraire ! Grâce à ses multiples corps, Harper-Original peut accomplir un plus grand nombre d’actions : il peut à la fois sauver l’humanité, être un bon père de famille (ou au moins un père de famille), et bien d’autres choses encore au sujet desquelles le film ne nous révèle rien. Selon Parfit, Harper-Original continue d’exister dans ses multiples clones ; il est une longue suite d’existences continues qui remontent à bien avant sa naissance et qui s’étendra bien après la mort du dernier clone. Dans ce monde parfitien, nous n’existons que par la continuité et pour citer Harper : « si nous avions une âme, elle est faite de l’amour que nous partageons ; inaltérée par le temps ; libérée de la mort … »; le film de Kosinski n’est somme toute rien d’autre qu’une vision romantique de la thèse de Parfit.

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Oblivion, Joseph Kosinski: les clones de Harper, 2013.

Derek Parfit opère un renversement de la problématique de l’identité personnelle. Ce qui compte, à ses yeux, n’est plus l’identité mais la continuité et la survie. Pour Parfit, il n’y a pas de moi, d’ego ou un quelconque noyau qui soit plus fondamental (et quelque peu insaisissable, voire fuyant) que la continuité psychologique. Mais ce n’est pas là qu’une révolution descriptive, la thèse de Parfit est également normative : il n’y a plus de moi, d’ego qui prime sur ceux d’autrui ; tout comme ceux d’autrui n’existent plus. Aucun moi ne compte. Mais cette éthique impersonnelle – sans moi d’aucune sorte – ne conduit pas, selon Parfit, à une indifférence vis-à-vis d’autrui. Si aucun intérêt personnel ne compte dans l’utilitarisme de Parfit, il faut viser alors le bien en général. Mon intérêt ne compte plus, ni celui des autres mais j’ai un intérêt pour ceux avec qui je suis en continuité psychologique, par exemple, les générations futures ou, pour notre film, la fille de Harper. C’est pourquoi Oblivion est un film philosophique et surtout parfitien : non seulement il importe peu de savoir qui est Jack Harper et surtout à quel clone de lui-même il est identique, mais aussi dans un monde de clones, le bien personnel ne compte pas ; seul vaut le bien en général. Ce qui fait dire à Harper, héro parfitien paradigmatique : « Je veux que l’humanité survive, c’est le seul moyen ».

 

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