#1 Freddy Krueger ou la perméabilité ontologique

Les films de la série Freddy Krueger sont philosophiquement particulièrement intéressants. Une des raisons principales de l’intérêt qu’on peut leur porter réside dans l’ambiguïté ontologique présente entre les différents pans de la réalité. Expliquons : dans le film, le réel et le monde du rêve ne sont pas conçus comme des régimes fondamentalement distincts, comme des « réalités » hermétiques et discontinues, mais comme des réalités différentes pouvant entrer en relation l’une avec l’autre. Communément, les seules relations acceptables entre la réalité et le rêve sont celles qui partent de la première pour arriver au second, c’est-à-dire toutes celles qui sont « surjectives ». Cette surjection n’a rien de mystérieux : c’est tout ce qui dans le rêve ressemble à la réalité, tout ce que nous importons de notre monde quotidien à l’intérieur du rêve (nous pourrions imaginer un rêve qui n’apporte de la réalité que les couleurs et qui serait à ce point atypique qu’il ne ressemblerait absolument à rien de connu. Ce sont hypothétiquement les rêves décrits par Jung, les rêves qu’il nomme les grands rêves). La plupart du temps néanmoins, le rêve commence par la réalité pour ne s’en éloigner que progressivement selon les lois internes de l’onirisme (loi que Freud a décrit : associations, déplacements, condensation qui sont les processus basiques du « travail du rêve »). Il y a comme un point d’équilibre ; lorsque réalité et rêve sont encore indistinguables avant de basculer dans le cauchemar.

freddy2

L’inverse cependant n’est pas possible : du rêve rien ne peut venir, du rêve rien ne peut être importé. Il est une réalité close et un monde en soi qui accepte généreusement les avoirs de la réalité sans rien pouvoir donner en retour. Lorsque nous affirmons « ce n’est qu’un rêve » nous ne faisons que dire d’une manière implicite que la relation réelle – rêve n’est pas une bijection ; que du rêve rien n’est à redouter si ce n’est son expérience effective et les affects négatifs qu’il peut néanmoins produire.

Le rêve est donc placé dans la catégorie des illusions car bien que son pouvoir soit sur nous bien réel (au sens psychologique), il ne peut cependant nous atteindre physiquement et causalement. Lorsque je rêve, les choses sont bien réelles pour moi, elles m’arrivent, mais cette façon d’arriver, de m’arriver est purement illusoire et sans efficience réelle. Si mon corps est touché, si par exemple je suis blessé en rêve, mon corps restera intact dans la réalité. Il y a bien sûr les cas des sueurs nocturnes et des mouvements spasmodiques qui sont le fruit d’une activité interne, littéralement psychosomatique, qui résultent bien de l’influence du rêve, mais indirectement, toujours par voie causale (ce ne sont donc pas des cas de figure qui peuvent nous intéresser ici).

L’intérêt de la série des Freddy Krueger réside donc dans une violation du principe de clôture que nous venons de décrire. Du rêve, il est désormais possible que choses et actions soient importées dans la réalité. Nous sommes face à un cas de perméabilité ontologique : si un héros est blessé lors d’un cauchemar, il sera blessé dans la réalité même. Freddy est une sorte de passeur : il est le principe qui permet une liaison métaphysique entre deux mondes normalement clos, il est l’instrument par lequel deux réalités distinctes peuvent mutuellement s’interpénétrer, en termes mathématiques nous pourrions dire que nous sommes face à une bijection. Pour être exact, seulement l’agir de Freddy est susceptible d’être transposé dans la réalité, seules ses actions sont frappées d’une exemption ontologique. Ainsi, par Freddy, le cauchemar peut dès lors se répandre dans la réalité.

L’idée de Wes Craven est extrêmement simple et efficace. La perméabilité ontologique permet de créer un climat de tension extrême du fait du caractère inédit de la confrontation : nous ne sommes pas en présence d’un « monstre », d’un ennemi réel auquel on peut logiquement échapper par des actions et des stratégies tout aussi réelles, c’est-à-dire inscrites dans le monde et participant à ses lois élémentaires (principalement les lois de la causalité). Nous sommes face à un ennemi qui possède comme atout les lois du rêve, lois dont le moteur n’est pas la causalité mais l’association fonctionnant par sauts fondés sur une logique inconsciente et profondément erratique. Puisqu’il n’y a pas d’Être stable, d’être en soi dans le rêve, mais plutôt un être uniquement conditionné par le rêveur et Freddy, alors tout devient possible. Il n’y a plus aucun lieu où l’on pourrait se réfugier, puisque tout est possiblement sujet au changement. De plus, il n’y a pas un ennemi « discret » mais un ennemi, une hostilité qui est devenue totale, mondaine et absolue. Alors que dans un type de confrontation classique on peut toujours espérer une neutralité de l’environnement voire même un secours de la part d’une partie du monde (un adjuvant), dans l’univers de Freddy Krueger plus rien n’est positif, tout peut être expérimenté comme une possible menace ; chaque objet peut perdre son identité pour devenir un avatar de Freddy.

Cette situation est traumatique dans le sens où l’échappatoire, la résolution n’est pas donnée logiquement comme quelque chose de possible. Il faut trouver une autre manière de contrecarrer Freddy. C’est précisément ce que fera l’héroïne du premier épisode : elle jouera de cette même perméabilité ontologique afin de combattre efficacement Freddy en le ramenant dans la réalité afin de le tuer et de le prendre à son propre jeu. Bien que cette stratégie soit couronnée de succès, l’irrationalité profonde du personnage et de tout l’univers du film, fait que Freddy parvient néanmoins à retourner dans la réalité onirique. Ce jeu de chat et de la souris et le jeu constant sur sa mort présumée est la conséquence de l’ambiguïté de ce monde. On croit toujours que Freddy est bien mort, mais on ne peut être sûr, à la manière de Descartes, si l’on rêve ou si l’on assiste à quelque chose de réel. Le cinéma lui-même est parfait pour entretenir cette ambiguïté, puisqu’à proprement parler il n’est ni réel ni onirique, mais une sorte d’entre-deux dans la définition est une gageure. Est-ce que sa mort dans le réel implique vraiment sa mort dans l’absolu ou bien reste-t-il immanquablement un résidu de Freddy, ferment d’un doute inexpugnable et flottant ?

En conclusion, l’intérêt principal de Freddy Krueger se trouve dans l’utilisation des lois oniriques en vue de créer un suspense spécifique, un suspense nouveau (nouveau, du moins, dans le premier épisode ; les autres n’étant qu’une variation sur un thème corvéable à merci). Mais ce suspense, en même temps qu’il cultive ses vertus, rend patents ses défauts : s’il n’y a pas de recours à la causalité et à la cohérence d’un monde objectif, l’effet de surprise devient difficile aux vues de l’ubiquité de Freddy. Le risque est de manquer de finesse lorsque l’on dispose de tous les possibles sans contrainte externe (contrainte qui pousse à l’innovation, au raccourci, à l’astuce). Le risque de se perdre devient de plus en plus conséquent au fur et à mesure de la succession des épisodes de Freddy. L’idée est donc brillante, mais n’est pas pour autant facilement maîtrisable : elle met sur le cinéaste une pression à la mesure de sa simplicité et de sa richesse.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s