#2 Freddy, la naissance d’un monstre: culpabilité et ontologisation prophétique

Nous allons montrer dans cet article comment Freddy Kruger passe de l’existence d’homme à celle de monstre. Nous allons essayer de décrire comment le processus tératologique se met en œuvre, quelle est sa logique et ses composantes élémentaires. Car, à la base, nous devons tous tomber d’accord sur le fait que Freddy Kruger est bien un homme et non un monstre. On peut être un homme tout en étant doublé d’un tueur d’enfants psychopathe, ou être un homme doublé d’un saint ou de tout autre qualité morale. Aucune de ces qualités ne peut enlever la qualité primordiale d’humanité. Le monstre en cela n’a plus une existence humaine, il est quelque chose d’absolument autre. Le qualificatif même de monstrueux l’indique bien ; ce n’est pas quelque chose de connu, quelque chose de dérivé ou de décadent, mais quelque chose d’autres ; un autre malfaisant.

freddy

Voyons donc comment Freddy vient à l’existence. Freddy Krueger échappe à la justice à cause d’un simple vice de forme. Il est plus tard retrouvé par les parents des enfants tués, puis brûlé dans la chaudière du collège. La violence de leur vengeance est à la mesure même du caractère ignoble de ses crimes. Mais toutefois, ce n’est pas parce qu’il y a une sorte d’homologie dans la gravité de ces crimes, que nous sommes face à un cas de justice. Nous devons même ajouter que, quand bien même les parents eurent appliqués eux-mêmes le verdict émis par la justice impartiale, il n’y aurait pas eu à proprement parler de justice. Nous pouvons expliquer ce fait, qui peut sembler particulièrement paradoxal, à l’aide de la considération suivante : si nous voulons peindre sommairement la logique élémentaire de toute idée de justice, nous devons la considérer comme une tierce partie, comme une entité intermédiaire et la partie médiane du binôme plaignant – criminel. Ce caractère intermédiaire de la justice est nécessaire afin d’isoler les deux termes de ce binôme : il ne faut pas qu’il y ait de lien, afin de rendre justice, entre la victime et le criminel. Il est nécessaire qu’un jugement juste soit objectif et indépendant, sans quoi il ne fait que mettre en abîme la série incessante des crimes et des vengeances, ne fait que créer un regressus dont il est impossible d’arrêter le cours et le développement. La justice s’insère donc dans un trinôme spécifique qui s’articule de la manière suivante : victime – justice – criminel. Sa vertu principale est donc de tuer dans l’œuf toute résonance intempestive de violence, toute recrudescence vindicative qui sont à la base même des sociétés instables. Cette fonction d’arrêt, de mise en quarantaine causale est l’une de ses fonctions principales.

Nous avons dit que le meurtre de Freddy n’était pas un acte de justice, objectif et médian, mais une injustice, l’expression d’un ressentiment collectif intense visant la destruction effective d’un individu. Les parents des victimes ont décidé de faire disparaître Freddy par le feu, ils ont décidé de le faire disparaître par une consomption totale. Cette manière d’envisager le meurtre d’un individu n’est, en l’occurrence, absolument pas anodine : en privilégiant le feu comme moyen de destruction, ils ont inconsciemment voulu que Freddy ne soit absolument plus, qu’il soit réduit en cendres et qu’il ne subsiste pas même une trace de son existence. L’exercice même de ce type de vengeance est de sublimer, ou de refouler la possibilité d’une culpabilité future. Malheureusement pour eux, cette culpabilité ne sera en rien évitée, elle frappera tous les habitants qui ont participé au meurtre.

La naissance d’un monstre

Par la consomption de Freddy, les parents, plutôt que de bénéficier de l’objectivité de la justice, vont devoir subir un « retour de Freddy », puisque par leur action, ils se sont en quelque sorte condamner eux-mêmes. Lorsque nous disions que la justice avait la vertu d’arrêter le regressus de la violence, de le stopper net, nous avons omis de dire qu’elle pouvait faire exactement de même à l’endroit de la culpabilité. Elle permet de l’éviter, de par l’automaticité de l’acte juste, de par son abstraction formelle et son indépendance. Dans le film, la structure par laquelle cette culpabilité se manifeste est relativement complexe : en brûlant Freddy, les parents le considéraient comme un monstre, comme quelque chose d’absolument autre, comme un démon. Le feu semblait donc la meilleure option, symboliquement la plus forte afin de mettre fin à ses jours. Mais ce faisant, ce qu’ils ne pouvait pas prévoir, c’est que leur croyance au caractère démoniaque de Freddy allait devenir une réalité dans les profondeurs de leur inconscient. Pour le dire simplement, Freddy Kruger était un homme doublé d’un psychopathe tueur d’enfants comme nous l’avons déjà dit et non un être diabolique au sens littéral du terme. Or c’est existence supposée, fantasmée se trouve confirmée : elle vient même au monde lorsque les parents le jettent dans le feu. Freddy naît en tant que monstre par cet acte d’injustice ignivome. Il n’est donc pas ce que l’on serait porté à croire de prime abord, c’est-à-dire un monstre autonome et agissant à partir de nulle part, mais bien une création, le fruit même de la vengeance.

À ce stade, nous ne pouvons continuer une lecture littérale du film, lecture qui annulerait notre présente analyse psychologique en se contentant d’une interprétation merveilleuse. Nous devons aller plus loin : le meurtre des enfants par Freddy, par le Freddy-Monstre, ne sont pas des meurtres réels. Ils sont la manière par laquelle les parents revivent sans cesse les meurtres de leurs enfants mais sous la modalité nouvelle de leur culpabilité. Plutôt que de bénéficier de l’oubli prodigué par l’acte juste ; ils se sont condamnés à revivre sans cesse les événements traumatiques. Les films, selon cette interprétation, ne seraient autres que les rêves des parents eux-mêmes dans lesquels ils travestissent leur traumatisme et confirment l’existence monstrueuse de Freddy qu’il fantasmaient alors. Nous sommes en quelque sorte face à un cas de confirmation de prophétie que nous devrions renommer ontologisation de prophétie (l’idée selon laquelle de la croyance peut être extraite un être) : en ne cherchant pas à rendre justice à l’homme-Freddy, mais en se vengeant du monstre, ils lui ont effectivement donné cette existence.

Notre analyse a commencé par l’idée de justice comme médiété afin de montrer que l’acte coupable ne pouvait demeurer de manière isolée, mais qu’il impliquait nécessairement une forme de culpabilité. Nous avons montré que la culpabilité, dans son expression, possédait des liens symboliques avec les motivations qui ont poussé à la vengeance : on a voulu consommer Freddy par les flammes pour le faire disparaître, pour le reléguer à un-moins-que-rien ontologique ; mais ce faisant on l’a transmué dans une autre réalité celle de l’inconscient sous la forme même que l’on redoutait le plus. Ajoutons encore, que les rêves faits par les enfants sont dans cette perspective le symbole des rêves des adultes. D’une certaine manière, si les films sont des rêves, alors à l’intérieur de ceux-ci est également donnée la clé de leur possible salut : c’est une donnée de leur rêve, que Freddy n’est qu’un rêve. Aussi, leur culpabilité n’est pas quelque chose de fatal et de tragique, mais quelque chose qui peut être combattu par une prise de conscience adéquate.

Un commentaire

  1. Merci pour cette lecture. J’aime beaucoup la manière dont vous abordez le personnage, sans doute un des boogeymen les plus intéressants du bestiaire de l’horreur, quoi qu’on pense des qualités cinématographiques de la série.
    Freddy est un personnage de fiction particulièrement fascinant par la culpabilité qu’il fait naître chez ses bourreaux. Expression d’une forme de représailles à un acte d’auto-justice qui se traduit en une mauvaise conscience transgenerationnelle, à la fois cynique et cruelle. A savoir qu’ici les enfants paient pour le comportement des parents, Craven pousse le curseur moral dans ses retranchements en touchant la famille dans ce qu’elle a de plus précieux. Il poussera même la logique plus loin encore en cherchant à sortir son monstre de foire de son périmètre fictif dans le 7eme épisode à la mise en abime vertigineuse.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s