Docteur House, une conception doloriste du génie

Dans cet article, nous allons tenter de déployer et d’expliciter ce que l’on peut appeler la théorie eudémonique de Docteur House. L’épisode le plus significatif à cet égard est l’épisode 16 de la saison 5, la Face Cachée, où Docteur House refuse délibérément un traitement pourtant efficace contre sa douleur chronique à la jambe : par la simple prise de méthadone, cette dernière s’évanouit complètement. Dans ces circonstances, il est donc possible d’entrevoir et d’espérer une existence délivrée du fardeau de la douleur. Pourtant, contre toute attente, c’est son propre refus qui mettra un terme à cette possible amélioration, à cette possible ouverture eudémonique. Pourquoi s’infliger une souffrance dont on a la possibilité d’en être le maître et de l’abolir ? Pourquoi s’obstiner à refuser ce qui peut être supprimé par une simple opération mécanique, par la simple prise d’un médicament ?

Nous ne pouvons comprendre ce comportement qu’en prenant en compte la raison de ce refus, qui n’est en définitive, qu’une croyance : « la douleur est une cause du génie ». Docteur House établit un lien a priori entre douleur et génie, c’est uniquement par la postulation d’une telle liaison qu’il en vient à se comporter d’une manière que l’on pourrait qualifier d’insensée. En effet, qu’est-ce qui vaut plus que l’absence de douleur ? Pour lui la réponse est simple : le génie. La douleur est donc non seulement une cause du génie, mais le génie lui est supérieur. Pour Docteur House, le génie prend la forme d’une voyance et d’une extralucidité diagnostique : par la souffrance, son esprit s’aiguise lui-même et se pousse à des exploits que le confort physique tendrait à rendre impossible. Aussi, il ne faut pas simplement se contenter de dire que la douleur peut causer le génie mais également que ce qui s’oppose à la douleur nuit à ce génie et doit par conséquent être rejeté. Ce que l’on nomme le bonheur est, dans cette perspective, conçu plutôt négativement, c’est-à-dire comme un obstacle à la génialité offerte par la souffrance. Cette conception de la douleur comme génératrice de génie n’est pas propre à House : elle est largement répandue autant chez les philosophes que chez les chrétiens. Cioran par exemple voit dans la souffrance la seule marque d’intérêt qu’un homme peut offrir, tandis que les chrétiens en font la condition de la purification spirituelle et du génie religieux. La qualification définitive et le contenu exact du « génie » n’est pas forcément importante : ce qui compte c’est l’établissement d’une liaison logique entre la souffrance et le génie qui peut sommairement être conçu comme un état d’exception dont la valeur excède toutes les autres.

À la souffrance physique, il faut ajouter la souffrance spirituelle ou psychologique. La solitude dont House fait l’épreuve appartient à cette dernière catégorie. Elle est encore plus à même de mener au génie que la simple douleur physique. Aristote par exemple, affirme que l’état de solitude n’est supportable que par les animaux ou par les dieux. Pour lui, la solitude est concevable que sous deux modalités : la solitude irréfléchie et inférieure de l’animal ou la solitude supérieure des dieux. L’homme donc qui parviendra  à supporter la solitude ne pourra s’apparenter qu’aux seconds.
Schopenhauer affirme quant à lui qu’on mesure le génie d’un homme à sa résistance à la solitude : plus on peut fuir la société, plus on est un être exceptionnel. Celui qui s’isole, qui refuse toute attache aux autres et au « monde de la contingence », s’élève dans un règne nouveau, supérieur et transcendant, qui prodigue à celui qu’il l’atteint des capacités spirituelles analogues. Celui qui peut rester seul, enfin, et une causa sui ; il démontre qu’autrui est superflu et que sa seule existence se justifie en quelque sorte par elle-même. L’état de souffrance solitaire n’est pas complétement une souffrance pour celui qui est en devenir, pour celui qui se parfait et pour qui, l’état présent qu’il esseule, n’est qu’un passage. La souffrance n’est supportable qu’avec un état de grâce comme horizon et comme espoir.

Cette façon de considérer et d’interpréter la douleur n’est évidemment pas celle de tout le monde : elle a quelque chose d’élitaire dans la mesure où celui qui en est partisan aura comme croyance corollaire que tout le monde fuit dans le bonheur ou dans la distraction : que ce soit la joie du couple et de l’entourage ou le plaisir de ne pas penser et de s’oublier soi-même (en s’intéressant aux choses inessentielles et frivoles ou par les paradis artificiels). On retrouve ici l’écho de Pascal qui voyait dans la distraction une tentative vulgaire de s’éviter soi-même en évitant l’absolu.

Le « bonheur » de Docteur House n’est pas le bonheur naïf. Celui-ci fuit coûte que coûte la souffrance qu’il considère comme un absolu négatif ; il pense qu’il n’y a rien en elle qui doit être accepté et qu’elle doit être l’objet du rejet le plus véhément et le plus inconditionnel. À l’inverse, le bonheur que l’on pourrait dire raffiné ou rare voit dans la souffrance un chemin et une nécessité qui permet l’autodépassement de soi. Ce dépassement de soi peut être interprété de plusieurs manières selon des modalités diverses : pour House, cela se traduit par une perfection diagnostique ; pour le chrétien par une grâce intérieure et pour le philosophe par la vision du vrai. La structure logique ne fait que réclamer un but à la valeur absolue, un idéal, en insistant sur le caractère absolu et non sur le caractère positif de cette valeur. C’est une conception donc éminemment téléologique dont la vertu principale est de pouvoir nier momentanément les effets négatifs de la souffrance, en vue d’un plus grand bien. La souffrance a donc quelque chose de sémantique puisqu’elle amène quelque part lorsqu’elle se manifeste, elle existe à la fois comme une annonce et comme une cause de perfection.

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