Total Recall: deux vérités, deux consciences, un corps.

Le film Total Recall thématise le rapport à soi de manière originale à l’aide d’une intrigue complexe et élaborée. La situation dans le film est la suivante : Hauser (Arnold Schwarzenegger), un agent secret, se trouve obligé d’être lui-même un autre afin de réaliser sa mission qui consiste à détruire la rébellion. Expliquons ce que l’on veut dire : la mission qu’il doit exercer réclame que ce soit lui, spécifiquement, qui en soit l’auteur et il doit, pour la mener à bien, réussir à se faire passer pour un transfuge. Toutefois un obstacle de taille ne permet pas qu’il se contente du double jeu classique de la dissimulation: la présence d’un médium, qui n’est autre que le chef de la rébellion, exclu tout stratagème basé sur le mensonge (tout ce que Hauser dira pourra être rangé sans erreur dans le vrai ou dans le faux, ce qui exclut évidemment la possibilité d’un double jeu). Pour que le double jeu fonctionne, il faut le radicaliser et faire en sorte que Hauser soit sincère dans son mensonge, autrement dit que le contenu de son mensonge devienne vérité. Pour que le mensonge puisse devenir une vérité, il faut que son émetteur soit transformé de manière à ce que le faux devienne vrai par un changement dans le référent. Nous pouvons, pour nous rendre plus clair, prendre un exemple tiré de la psychologie, notamment celle de Watzlawick : selon lui on peut refuser une invitation de deux manières : soit l’on ment en prétextant un mal de tête, soit le mal de tête est provoqué par suggestion et dès lors on ne ment plus, mais on a changé la réalité afin d’être sûr de dire une vérité et de ne pas avoir à mentir. Dans le premier cas nous avons un mensonge verbal, dans le deuxième nous avons un mensonge de type « ontologique ». Ce dernier est logiquement beaucoup plus complexe puisqu’il survient lorsque le mensonge verbal est exclu pour des raisons morales ou psychologiques ; plutôt que de dire faux, on se met soi-même dans un état de fausseté pour préserver la vérité dans la parole (on dit vrai par rapport à un être/référent faux). Dans le film Total Recall, c’est exactement ce type de distinction que nous retrouvons : pour que Hauser puisse tromper la rébellion, il doit devenir littéralement un autre afin d’être absolument crédible. Il doit donc changer sa mémoire et sa personnalité pour devenir Douglas Quaid. Devenu autre, il ne peut plus être soupçonné, ce qui fait évidemment de lui l’hameçon parfait (le chef de la rébellion ne pourra que vouloir le rencontrer pour ses informations et tomber ainsi dans le piège).

Cette logique ne marche malheureusement pas. Ce qui n’est pas pris en compte est le fait que Douglas Quaid ne sera pas contrôlable à la manière d’un automate : en se transformant, Hauser considère Douglas comme un moyen, une sorte de stade intermédiaire pour mener à bien sa mission. Il n’arrive pas à imaginer que Douglas sera doté d’une individualité aussi forte et réelle que la sienne et par conséquent aussi autonome dans la réalisation de ses propres fins ; et que lui, en tant qu’à Hauser, aura complètement disparu. Ironiquement, à la fin du film, Douglas qui devait n’être qu’un stade transitoire menant une existence manipulée et instrumentale, devient la seule individualité restante, plongeant ainsi Hauser dans les limbes de l’inexistence. Il y a ici un conflit des personnalités qui se battent pour un seul corps et se considèrent réciproquement comme inessentiel et accidentelle. Chacune croit être plus réelle que l’autre et par conséquent chacun croit avoir le droit exclusif de l’incarnation (avoir le droit de posséder le corps du héros).

Dans le film il y a tout un « dialogue » entre ces deux personnages : Hauser nargue et fourvoie Douglas qui arrive néanmoins à l’emporter, à emporter, précisément, un corps. L’objet de convoitise est bien le corps en tant que condition de la conscience (même si, dans le film, la conscience peut exister en tant que virtualité implémentable sans toutefois être actuelle et donc réellement existante). Verhoeven, le réalisateur, a lui-même déclaré que Total Recall est un film à propos de la schizophrénie, donc un film à propos du combat de deux consciences qui veulent prendre possession d’un même et unique corps. Mais on peut également y voir une fable à propos de l’identité de soi et d’autrui et de la nature des différents types de vérité.

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