« Peter Pan » et le mythe du Pays Imaginaire

Nous allons, aujourd’hui, nous intéresser à la figure du Paradis Perdu tel qu’il nous est présenté dans l’adaptation de la fable de Peter Pan par Walt Disney. Nous sommes bien évidemment conscients du caractère réducteur de notre démarche ; il existe d’autres adaptations de cette histoire (que celles-ci prennent la forme d’un film, d’une pièce de théâtre ou encore d’une bande-dessinée) sans compter, bien sûr, la version originale de J. M. Barries, à qui l’on doit ce formidable univers ! Cependant, la version de Disney nous a paru la plus connue, la plus accessible et cela est l’une des raisons de notre choix. L’autre raison est plus contingente encore ; nous avons récemment visionné cette version. Voilà pour notre justification [1]. Il nous reste maintenant à nous atteler à la tâche de l’analyse du mythe. Nous nous contenterons simplement de mettre en lumière la figure du Paradis Perdu de Peter Pan à l’aide de la théorie des Images et des symboles de Mircea Eliade. Ou plutôt, la formulation inverse serait plus justifiée ; il s’agit d’aborder, dans ses grandes lignes, la théorie d’Eliade à l’aide de la mise en scène de Peter Pan.

Dans cette analyse, plusieurs figures sont à prendre en compte, nous nous contenterons d’analyser certaines d’entre elles tant leur richesse symbolique est importante. La première figure est celle de l’Île, lieu du Pays Imaginaire, la seconde est celle du personnage du père [2], et les deux figures sont à comprendre ensemble. La première nous permettra de nous intéresser de près au mythe du Paradis Perdu, la seconde d’aborder la théorie d’Eliade de manière progressive, depuis l’oubli positiviste des Images jusqu’à leur reconnaissance. Mais n’anticipons cependant pas trop. Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de s’interroger sur la notion même d’Image. Une image est par définition quelque chose qui fait référence à autre chose, en d’autres termes, elle montre des choses qui ne sont pas elle. Dans le cas de la théorie d’Eliade, ces Images dévoilent d’autres significations, et celles-ci sont multiples et irréductibles les unes aux autres. Il est important d’insister sur le terme d’image car elles sont des signifiants d’un type particulier : elles ne sont pas linguistiques, ni même conceptuelles, mais elles permettent, de manière perceptuelle, de saisir d’un coup une signification ou même plusieurs. Il ne faudrait cependant pas comprendre le terme d’Image de manière trop littérale non plus – une Image au sens où nous l’utilisons n’est pas une photographie, un tableau, un dessin ; un objet existant de manière individuelle et particulière. Avant d’être picturale, les Images sont signitives ; avant d’être des objets concrets, elles relèvent du sens et surtout de l’imaginaire.

Une autre distinction nous apparaît nécessaire ; l’Image n’est pas la réalité, quoiqu’elle puisse y renvoyer. Cependant, l’Image n’est pas que monstration du réel, mais s’étend sur plusieurs plans de référence qui dépasse amplement le plan réel. Pour prendre un exemple flagrant qui illustrera la distinction entre Image et Réalité, arrêtons-nous un instant sur l’Image de la Mère dans l’interprétation proposée par Loisel – si l’on peut se permettre brièvement une excursion hors du monde de Disney. Il est évident qu’il existe une dissociation entre la mère réelle de Peter Pan – une misérable ivrogne, violente – et la Mère imaginée, idéalisée, racontée par ce dernier. Nous avons-là, d’une certaine façon, deux mondes ; l’actuel, le contingent et l’idéal, le nécessaire. Si le premier n’existe que sur un seul plan, au second appartiennent plusieurs significations ; il se déroule, par conséquent, sur plusieurs plans de références, autrement dit elle a plusieurs significations possibles – à commencer par le désir de retrouver une unité primordiale, un nid protecteur, un amour inconditionnel (devons-nous rappeler que Peter Pan est l’enfant indésirable d’une mère ivrogne ? Et que les enfants à qui il raconte la maman idéale sont des orphelins ?). Finalement, l’Image prendra le pas sur la réalité au sens où la maman sera celle qui est imaginée (la photographie chez Loisel) ou celle à qui l’on confère la propriété d’être mère (Wendy chez Walt Disney) avant d’être la mère réelle de chacun des enfants.

Les Images sont par leur structure même multivalentes. Si l’esprit utilise les Images pour saisir la réalité ultime des choses, c’est justement parce que cette réalité se manifeste d’une manière contradictoire, et par conséquent, ne saurait être exprimée par des concepts. […] C’est donc l’Image comme telle, en tant que faisceau de significations, qui est vraie, et non pas une seule de ses significations ou un seul de ses nombreux plans de références. (M. Eliade, Images et Symboles,1952).

Peter Pan fourmille d’Images ; plusieurs figures, plusieurs mythes se côtoient, et même s’affrontent, sur l’Île. Cette dernière est également une Image à part entière et c’est sur celle-ci que nous allons maintenant nous arrêter. L’Île est un lieu clos, « après la deuxième étoile à droite, et tout droit jusqu’au matin », auquel on ne peut accéder qu’en volant, et encore pas de n’importe quelle façon ! un peu de poudre de fée sera nécessaire. Nous avons-là l’un des signes principaux de l’U-topie, à savoir un emplacement qui n’est d’aucun lieu ; un lieu sans lieu. Nous ne retrouvons cependant pas là une critique socio-politique, telle qu’on pu l’être certaines utopies – des modèles de politique, d’urbanisme et de moralité – présentés comme autant d’alternatives à la triste réalité de certains systèmes politiques, à l’instar de celle de Thomas Moore à qui nous devons par la même occasion le néologisme qui nous occupe. L’Utopie est ici à comprendre au sens de Pays Imaginaire ; un monde qui n’existe que par l’imagination ou le rêve, et peut-être principalement par l’imagination des enfants qui le peuplent de fées, de sirènes, d’indiens, de pirates et de monstres. Mais quelle est la signification de cette île ? de ce Pays Imaginaire ? L’Île tout entière est Image du Paradis Perdu, ou dans le cas de Peter Pan, il serait plus juste de parler d’un Paradis Impossible – car les protagonistes n’ont pas encore quitté l’état béni de l’enfance. Là-bas, dans l’Île, l’existence se déroule hors du temps et de l’histoire ; elle est un état de bonheur perpétuel ou d’enfance éternelle ; elle est le plus cher souhait de beaucoup d’entre nous ; la plus grande nostalgie de tout un chacun ; le regret du temps béni de l’enfance. C’est autour de cette seule nostalgie que se développe l’histoire de Peter Pan.

La question qu’il va falloir nous poser maintenant, la question dont découle finalement toute l’histoire de Peter Pan, lorsqu’elle est racontée par Disney, est la suivante : pourquoi Wendy et ses frères entreprennent-t-ils un voyage au Pays De Jamais ? Comme chacun de nous le savons, peu avant que l’aventure ne débute, un événement traumatique, une rupture, a lieu : Wendy est jugée trop âgée par son père pour partager encore, avec ses frères, la chambre des enfants. S’il y a bien un regret exprimé dans Peter Pan, voire même une peur, c’est bien le passage de l’enfance à l’âge adulte (Peter Pan lui-même est un enfant qui a refusé de grandir et par conséquent qui a définitivement quitter le monde historique) ; comme si nous ne pouvions être des adultes qu’en cessant d’être des enfants. Cette idée semble dûment partagée par Wendy et sa famille, elle est avec certitude celle du père qui par un énoncé performatif condamne Wendy à l’âge adulte. Dans l’Image du Paradis Perdu tel qu’il nous est présenté dans Peter Pan, nous retrouvons donc la « tristesse de toute existence qui n’est qu’en cessant d’être autre chose » (Eliade, ibidem). Cette nostalgie est consubstantielle au mythe du Paradis tel que le conçoit Eliade. Lorsqu’on perçoit le passage à un autre type d’être comme une rupture avec l’être ancien, il est clair que ce passage ne peut que se teinter d’une couleur nostalgique, car il ne signifie pas autre chose que ce que nous avons connu jusqu’ici disparaîtra alors. Cette rupture avec l’état béni de l’enfance entraîne donc le refuge des enfants, à qui le fait de grandir fait peur et qui s’y refusent, dans le Pays Imaginaire ; lieu sur lequel le temps n’a pas de prise ; ou l’on peut rester des enfants éternels. Autrement dit, le Pays Imaginaire est un pays d’enfants dans lequel il n’y a rien d’autre à faire que de jouer sans responsabilités ni conséquences – les enfants sont emprisonnés pour de faux par les Indiens ; plus significatif encore, la mémoire des habitants s’estompe bien vite pour ne laisser place qu’à un présent éternel. Or comment ne pas penser ici à Nietzsche et ses Considérations Inactuelles. Selon lui, l’animal est heureux parce qu’il vit dans un présent éternel, c’est-à-dire parce qu’il n’a pas de mémoire : et donc pas de souvenirs douloureux, ni d’attentes angoissés concernant l’avenir. Ces réflexions nous permettent alors d’affirmer que le paradis perdu est paradis dans la mesure où il n’y a pas de mémoire, donc pas de péché originel, ni d’angoisse du futur : seule la joie du présent, la joie de l’action ludique existe. Le paradis se fait donc lieu l’inconscience : sans contrainte et sans angoisses que pourrait avoir une vie ordinaire, une vie prisonnière de l’espace et le temps.

Nous avons là une première Image à l’intérieur du récit de Peter Pan. Mais Peter Pan n’est pas qu’une monstration de symboles et d’Images ; il permet aussi d’illustrer la théorie des Images de Mircea Eliade. Selon cet historien des religions, « la pensée symbolique est consubstantielle à l’être humain ». D’après lui, les Images font partie intégrante de notre psyché, elles y sont profondément enracinées, elles lui sont essentielles. En d’autres termes, elles sont une composante anhistorique de l’être humain ; elles ne dépendent en aucun cas d’un contexte historique précis ; plus simplement, elles font partie de la nature humaine. Cette vérité – du moins selon Eliade – est une chose – un trésor même si nous pouvons faire ici écho à Peter Pan – que nous avons tendance à oublier, à négliger voire même à dénigrer. En effet, l’esprit positiviste et scientifique de notre temps ne leur attribue aucune importance. Cela semble être le cas du père, George Darling, qui ne voit dans Peter Pan qu’un ramassis de fariboles pour enfants. Pourtant, si les Images font partie de la nature humaine, nous devrions les trouver, en cherchant un peu, dans l’esprit pragmatique de George Darling. Qui plus est, si les Images sont communes à tous les êtres humains, elles sont aussi ce qui lient les humains ensemble ou pour le dire avec les mots d’Eliade :

En fait, s’il existe une solidarité totale du genre humain, elle ne peut être ressentie et « actuée » qu’au niveau des Images (Eliade, Ibidem).

Ces idées – de la consubstantialité et de la solidarité – sont suggérées à la fin du film. Comment ? George Darling, jusqu’à maintenant réfractaire aux fables racontées par ses enfants – prisonnier d’une trop grande conscience de ses obligations professionnelles – peut constater de lui-même, de ses propres yeux, qu’un bateau s’envole vers le Pays Imaginaire. Il se souvient alors avoir déjà vu, lorsqu’il était jeune un tel bateau. Nous rejoignons ici entièrement Eliade qui insiste sur le fait que les Images, en particulier celles qui portent la nostalgie d’un passé mythisé (d’un paradis perdu), font entièrement partie de nous, au-delà de notre condition historique et surtout malgré notre perspective moderne positiviste et scientifique (thèse de la consubstantialité). Dans Peter Pan nous trouvons la réminiscence d’un paradis perdu, et surtout oublié, qui resurgit à l’esprit de manière inattendue. Nous terminerons cet article sur les propos du père de Wendy, symptomatiques de la théorie d’Eliade, que nous avons brièvement présentée : « vous savez, j’ai le vague sentiment d’avoir déjà vu ce navire auparavant, il y a bien longtemps, quand j’étais très jeune ». Au film de se clôturer sur l’image d’une famille enlacée regardant un même objet ou plutôt une même Image – qui évoque tant de chose – celle du bateau volant de Peter Pan (thèse de la solidarité).

[1] Une analyse comparative n’est finalement pas à exclure, quoiqu’elle ne fasse pas l’objet du présent article. La lecture du Peter Pan de Loisel est, à cette fin, en cours.

[2] Nous laissons à des théoricien.e.s plus averti.e.s l’analyse de la figure de la Mère – ce qui, comme vous vous en doutez, existe déjà bel et bien.

 

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