« Pacific Rim » et le mode d’existence des Jaegers

Il est vrai que nous avons peut-être mésestimé le film Pacific Rim du réalisateur Guillermo del Toro. Précisons cependant bien ce que nous entendons par « mésestimé » : il ne s’agira pas ici, pour nous, de discuter si nous avons-là un film hybride (au sens péjoratif de remâchage d’idées anciennes), ni même si le film peut être l’objet d’un jugement esthétique positif (c’est un bon film !) – après tout nous ne sommes pas des critiques. Mais, après l’avoir revisionné, il nous est apparu comme un film illustrant des problèmes philosophiques intéressants (comme c’est le cas, il est vrai, pour beaucoup de films de science-fiction dont le contenu est souvent utilisé à titre d’expérience de pensée). Dans cet article, nous allons discuter d’ontologie collective, c’est-à-dire de la relation entre les groupes et les individus qui les composent ; ou plus précisément de la relation entre les Jaegers et leurs pilotes. En effet, deux pilotes sont nécessaires afin de contrôler un Jaeger ; chacun dirige un hémisphère du robot (qu’importe ce que cela signifie pour un robot), tous les deux sont reliés par un pont neuronal ou dans le jargon du film : ils ont dérivé ensemble. Les deux pilotes contrôlent donc ensemble le Jaeger, ils peuvent dire avec justesse « nous pilotons le Jaeger ». Mais la question qui se pose maintenant est qui est ce nous ?

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Raleigh Becket et Mako Mori, co-pilotes du Jaeger Gipsy, après la Dérive.

La première réponse intuitive serait de dire : le Jaeger ! Les pilotes diraient : « Nous sommes le Jaeger » – car sans eux le Jaeger ne resterait qu’une carcasse de ferraille vide. Cela implique-t-il alors une thèse supra-individualiste concernant les groupes ? A savoir que le groupe est une nouvelle entité qui existe et qui n’est pas identique à ses membres ? Ou pour garder notre exemple, devons-nous comprendre que le Jaeger est autre chose que ses pilotes ? Que l’esprit du Jaeger dépasse les esprits individuels des pilotes ? Cela semble difficile car l’esprit du Jaeger n’est rien d’autre que les esprits connectés par la dérive des deux pilotes. Néanmoins, une thèse individualiste ne semblerait pas plus justifiée. Ce n’est pas un pilote qui contrôle le Jaeger à côté d’un autre pilote, tout en sachant que l’autre pilote fait de même (et inversement). Les deux pilotes sont connectés l’un à l’autre d’une manière spéciale ; ils pilotent ensemble et cela a des implications toutes différentes que s’ils pilotaient chacun de leur côté (même en sachant respectivement que chacun pilote le Jaeger) ; à commencer par la possibilité de faire des reproches si l’autre, par ses actions, mettait à mal le pilotage ; devons-nous rappeler que même le personnage égocentrique de Chuck Hansen, après avoir accepté de piloter avec le maréchal, se conformera à son engagement jusqu’au bout ? Il peut bien sûr avoir plusieurs motivations ; mais l’une est, sans aucun doute, que lui et le maréchal se sont engagés l’un envers l’autre à le faire et que par conséquent ils se doivent l’un à l’autre de piloter correctement le Jaeger (et pas seulement parce que cela sert des objectifs personnels ou moraux).

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Le Jaeger Gipsy: comment existe-t-il ?

Avec Margaret Gilbert, nous choisirons donc une voie médiane entre le supra-individualisme et l’individualisme réductionniste, à savoir que les Jaegers sont différents de leurs pilotes sans pour autant être quelque chose en plus ; une position que nous pouvons qualifier d’holiste (le tout est autre chose que ses parties). Selon nous, les Jaegers sont à comprendre comme des sujets pluriels. Il s’agit d’un terme technique qui peut être défini à l’aide du concept d’engagement conjoint. Autrement dit, un sujet pluriel est un ensemble de personne conjointement engagées ; un Jaeger est un sujet pluriel, il est les deux pilotes conjointement engagés à le piloter. Mais cela ne nous avance guère si nous ne précisons pas ce que nous entendons par engagement conjoint. Un engagement est le résultat normatif d’un processus psychologique, à savoir d’une décision. Dans le cas de l’engagement conjoint des deux pilotes, chacun exprime sa volonté à faire partie du Jaeger – une fois que cela est fait, un engagement conjoint existe. Cependant, il ne s’agit pas seulement d’une somme des engagements individuels de chacun des pilotes. Les deux engagements sont interdépendants : au sens que l’engagement conjoint ne peut exister que parce que les deux pilotes ont donné leur accord – ils entrent les deux simultanément dans l’accord – et qu’il ne peut être résilié que par les deux pilotes, c’est-à-dire qu’aucun des pilotes ne peut simplement choisir de quitter le Jaeger de sa seule initiative. C’est donc notre engagement (ou plutôt l’engagement des deux pilotes) avant d’être des engagements individuels. Gilbert décrit de la manière suivante l’engagement conjoint :

Les deux membres sont conjointement engagés à faire une action A comme un seul corps. Cela signifie qu’ils sont co-engagés à faire apparaître par l’action de chacun un seul actant qui fait l’action en question.

En langage SF, cela donnerait quelque chose comme cela :

Les deux pilotes sont conjointement engagés à dériver ensemble comme un seul Jaeger. Cela signifie qu’ils sont co-engagés à faire apparaître par l’action individuelle de chacun un seul Jaeger qui réglera son compte aux Kaijus.

Cet engagement conjoint permet alors aux deux pilotes de se référer à eux-mêmes, ou plutôt au Jaeger, à l’aide du pronom « nous » et d’émettre certaines propositions. En voici un florilège : « Notre jambe droite est endommagée » (après tout ne font-ils pas un seul corps dans la terminologie de Gilbert ? Ce fait illustre de manière littérale la définition du sujet pluriel); « On arrive ! » (et non pas « j’arrive et tu arrives » ce qui ne ferait à proprement parler pas grand sens, car ils sont un Jaeger); « Toi et moi on est la seule ligne de défense entre cette saloperie et une ville de 10 millions d’habitants. Alors on a un choix à faire, soit on attend sans bouger, soit on prend des pistolets lance-fusée et on tente un truc vraiment très con ! » (ne devons-nous pas voir ici un rappel à l’ordre ? Ce qui n’est possible que parce ce que les membres du sujets pluriels ont, en vertu de leur engagement conjoint, une position particulière qui justifie les reproches ?); « On n’y va, on se le fait ensemble ! » Les sujets pluriels peuvent donc se référer à eux-mêmes en tant que nous, et cela est irréductible, c’est-à-dire qu’on ne peut réduire le pronom « nous » à une somme de pronoms « je ».

Plus intéressant peut-être est le fait qu’ils peuvent aussi faire des inférences en « je » lorsqu’ils parlent pour eux-mêmes, en leur nom propre. Après tout, être membre d’un sujet pluriel, i.e. faire partie d’un regroupement des volontés, n’annihile pas les volontés individuelles. Chaque membre a donc des raisons d’agir qui peuvent être de deux types : soit personnelles (et donc dépendantes de leurs désirs) soit impersonnelles, autrement dit indépendantes de leurs désirs. Ces dernières sont certes externes, mais elles suffisent souvent pour motiver un individu à faire certaines actions – à tenter un truc vraiment très con !

Nous l’avons compris, ce qui motive les rappels à l’ordre, ce qui motive les actions, est que les personnes membres d’un sujet pluriels sont liées entre elles par leur engagement conjoint. Ce dernier implique des obligations envers les autres membres du groupe. Chacun est en droit (le corolaire des obligations) d’attendre à ce que l’autre agisse d’une certaine manière afin d’atteindre leur objectif commun ; chaque pilote peut réclamer de l’autre qu’il reste, sinon le Jaeger ne peut s’animer. La conscience de chacun de leur obligation est peut-être plus forte encore car nous avons-là une dyade – chacun sait que s’il s’en va, c’est la fin du sujet pluriel, autrement dit c’est la fin du Jaeger ; pire encore, c’est l’Apocalypse (mais cela est une conséquence dépendante du contexte particulier et pas simplement de la nature des Jaegers). À ces obligations de l’un envers l’autre peuvent venir s’ajouter des obligations morales – sauver l’humanité de la fin du monde – ce qui a pour effet, dans le cas qui nous occupe, de soutenir, voire de renforcer, la première obligation – à savoir d’animer le Jaeger.

Ainsi donc, le Jaeger de Pacific Rim permet d’illustrer la théorie philosophique des sujets pluriels de Gilbert. Un Jaeger est un sujet pluriel concret (au sens que rarement un sujet pluriel n’existe de manière aussi physique que le Jaeger qui, en tant que sujet pluriel, dispose réellement d’un corps) qui ne peut exister que par l’engagement conjoint de deux copilotes. Cela nous permet de mieux comprendre les usages vernaculaires du pronom « nous », ainsi que la vie humaine en général. En effet, la théorie de Gilbert permet de comprendre la socialité intrinsèque à l’être humain. Cependant, sa formalisation n’est pas sans conséquence lorsqu’on s’interroge sur certaines de ses applications ; que faire par exemple s’il y a un conflit entre obligations conjointes et obligations morales ? Lorsqu’un groupe est responsable d’un événement horrible, les individus membres du groupe sont-ils tous responsables ? Qu’en est-il des personnes qui ont rejoint le groupe après les faits ? Il est évident que les réponses ne seront pas simples, il est évident également que la théorie de Gilbert est avant tout descriptive et cherche d’abord à rendre compte des différentes motivations (voire pressions) que peut avoir (ou subir) un individu pour agir d’une certaine manière plutôt qu’une autre.

2 commentaires

  1. Je constate avec bonheur que mon interpellation sur « Pacific rim » a ouvert une problématique très intéressante sur la fusion des esprits (les pilotes de Jaeger) au service de la machine (le jaeger), voire de l’intérêt collectif (la somme des individus composant l’humanité menacée par les Kaijus). Somme toute, del Toro crée un axiome mathématique qui dirait : 1 + 1 = 1.
    Néanmoins, on notera que chaque robot possède un nom à double particule (Gipsy Danger, Cherno Alpha, Coyote Tango, …) ce qui renvoie à leur dualité intrinsèque.

    Aimé par 1 personne

    • Merci d’avoir attiré notre attention sur ce film, c’est vrai que nous l’avions peut-être trop vite condamné! Hormis les thèses philosophiques qu’on peut trouver, il reste un bon moment de divertissement. C’est bien vu pour les noms doubles des Jaegers, je n’y avais même pas fait attention. C’est très intéressant car ça résume très bien, à mon avis, la thématique. En tout cas merci pour tes retours, ils sont très appréciés!

      Aimé par 1 personne

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