« Walking with the Wind »: la peintre hors du tableau ou le personnage hors du film

Nous avons tous commis des actions dont nous sommes peu fiers et que souvent nous cherchons à réparer. C’est ce que nous raconte Praveen Morchhale à travers l’histoire d’un jeune garçon qui, après avoir accidentellement cassé la chaise de son camarade de classe, la ramène avec lui afin de la faire réparer en cachette. Si le film suit tout d’abord le périple du garçon (un trajet de 7km à travers l’Himalaya sépare l’école de son village), il explore également, en filigranes, les problèmes socio-politiques de la société dans laquelle il vit.

walking with the wind
Walking with the Wind, Praveen Morcchale, Inde, 2017.

Walking with the Wind est tout d’abord un film visuel avec très peu de dialogues, qui réussit à éveiller par les images seulement les émotions, sans nécessité aucune d’y ajouter des discours ou de la musique (bien qu’il y en ait également). L’image est en effet à l’honneur dans ce film ; la photographie de Mohammad Reza Jahanpanah (Iran) est bien sûr esthétiquement marquante, mais dans le film lui-même se trouve présentée une série de tableaux (à prendre dans un sens littéral). Sans en dire plus sur l’histoire elle-même, nous allons nous concentrer sur ces tableaux qui ponctuent le récit.

Par deux fois (au moins – mais j’avoue ne pas être sûre du nombre des apparitions. Qu’importe ! ce n’est pas là l’essentiel de la suite de mon propos), la caméra filme, au premier plan, une peintre de dos, occupée à peindre les paysages désertiques de la montagne. Ce qui est fixé sur la toile est absolument immobile ; de la roche, un peu de végétation, parfois un coin de ciel. Un paysage rocailleux, désertique, recouvrant toute la toile. Cet immuable décor s’anime tranquillement lorsque Tsering le traverse avec sa chaise, avec ou sans son âne. La peintre saisit alors cet instant et ajoute à sa peinture l’image d’un petit garçon à la veste rouge et d’une chaise.

La peintre, qui s’exprime au moyen de ses tableaux, est la témoin muette de ce que Tsering fait en secret ; une observatrice attentive qui ignore sans doute la raison de ce qu’elle voit et qu’elle ne peut finalement qu’imaginer. Une dernière scène montrera finalement une suite de ses tableaux dans lesquels on retrouve le petit garçon à la veste rouge – la succession chronologique des moments aperçus.

Mais quel rôle joue-t-elle dans le film ? Pourquoi la mettre de dos au premier plan ? Pourquoi nous montrer le contenu de ce qu’elle peint ? Pourquoi ce sont spécifiquement ces scènes qui sont montrées et pas les nombreux autres tableaux possibles qu’aurait pu constituer le film ? Bref, pourquoi montrer, au moyen d’images dans l’image, ce que Tsering souhaite précisément cacher ? Pourquoi ce dédoublement de ces images en particulier ?

Je vais ici tenter une hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut. Hypothèse imparfaite, incomplète qui demandera l’aide de chacun afin d’être complétée, raffinée, ou même niée. Selon moi, la peintre occupe une place particulière, elle n’est ni située dans le film, ni située dans l’espace du spectateur, mais elle est entre les deux espaces : entre l’espace fictif et l’espace réel. Bien sûr, la peintre est évidemment filmée au même titre que l’est ce qu’elle peint. Elle est filmée comme l’enfant est filmé et au même moment. Stricto sensu elle est dans le film. Mais sa position en bordure de l’image, au premier plan – occupant par conséquent une grande partie de l’écran – semble suggérer qu’elle n’est pas à proprement parler dans le film, mais dans un lieu qui vient se surajouter à l’espace filmique sans pour autant devenir notre espace; un espace interstitiel.

En effet, sa proximité spatiale avec nous, nous donne l’impression qu’elle a été posée hors du temps et de l’espace de la narration. Par sa position spéciale, elle devient un double de nous-mêmes qui contemplons également la scène. Et si nous nous souvenons du film par images, par « tableaux », elle, elle le peint sur ses toiles.

Cela n’explique pas encore le rôle qu’elle joue. Mon idée est ici qu’en tant que notre double, elle nous indique comment voir le film ; elle suggère un regard que nous pourrions porter sur le film, une certaine voie interprétative. Reste maintenant à savoir quel regard !

Ces scènes ont sans doute un rôle comique par leur aspect décalé, étrange. Mais sans doute aussi ne sont-elles pas que cela dans ce film où chaque habitant est un peu philosophe. Il y a un contraste certain, perceptuellement flagrant, entre ce petit garçon et sa chaise et l’immensité de la roche de l’Himalaya ; entre un extérieur immuable, mécanique, indépendant de l’homme et la simple action, volontaire, de Tsering. Qu’est-ce qu’un si petit souci face à l’éternité de la montagne ? Une telle entreprise peut sembler bien dérisoire. Dérisoire aussi face aux autres nécessités de la vie : manger, gagner de quoi vivre, nécessités qui toutes passent avant l’école et l’étude.

Cependant, cette action, si petite en apparence, si insignifiante face à l’univers représenté par le paysage, est aux yeux du garçon, mais aussi selon certaines philosophies, de la plus grande importance. Je ne pense pas là que nous faisions trop dire au film ; le paysage joue un rôle particulier dans le récit, il raconte des choses. Nous devons d’ailleurs au réalisateur lui-même les propos suivants :

For me, location is always an important character as I like to tell stories through images which are at the heart of my cinema – Praveen Morcchale [1].

Ce que ce paysage raconte est une histoire éthique ou peut-être même une théorie du bonheur ; ce qui compte sont les petites actions que nous réalisons pour autrui – même si, au final, qu’importe notre action, l’univers continuera de tourner. « Être heureux c’est ne pas blesser les autres » nous soufflera une élève. Ce petit acte si insignifiant dans la grande peinture de l’univers est, à l’échelle humaine des valeurs, un acte important ; un acte éthique par lequel Tsering répare sa faute et ne blessera pas son ami. Dans ce vaste monde aveugle et causal se trouve une société humaine qui certes à l’échelle de l’univers n’a guère plus d’importance qu’un peu de poussière, mais qui, du point de vue humain, occupe une place centrale : communauté, entraide, amitié. Selon le regard que l’on portera – celui des astres ou celui de l’humain – l’action n’aura pas la même signification. Selon le premier elle n’en a même aucune. Les tableaux nous font donc voir le contraste entre ces deux regards, ces deux conceptions du monde et mettent en valeur le petit, le détail, l’insignifiant en le plaçant non plus dans la perspective de l’univers mais dans celle de l’être humain; au cœur d’un tableau.

J’ignore si cette interprétation est une bonne interprétation, elle m’a semblé du moins plausible et c’est pourquoi je la soumets ici. Mais il faudrait sans doute l’appuyer par des comparaisons avec des cas similaires – au cinéma, comme en peinture – auquel renvoie peut-être ce procédé que je pense être ici celui de Praveen Morchhale.

 

 

–> Vers le site du film

[1] Propos recueillis ici

 

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