De Sica et le sens des bicyclettes

Quel est la signification de cette bicyclette, entendu génériquement, qui est l’élément essentiel du film « le voleur de bicyclette » ? Pour comprendre même la question, et afin de dévoiler cette signification, nous pouvons partir de la scène finale ; celle du vol de bicyclette par Ricci.

Masse-Bicyclette et bicyclette isolée

Ce que l’on nomme Masse-bicyclette n’est rien d’autre que la masse formée par les bicyclettes entreposées devant le stade. Elle forme un tout qui est le reflet du rassemblement humain et de la société en tant que telle. L’ensemble dense de ces bicyclettes prend un sens relativement obvie, bien que métaphorique, sens que l’on pourrait qualifier de social. Ainsi, plutôt que de montrer la masse humaine elle-même à l’intérieur du stade, De Sica nous en montrent les vélos patientant sagement qu’on vienne les emporter, chacun, le spectacle finit, s’en allant dans une direction propre.

velo masse

Cette représentation de la société à travers la masse compacte des bicyclettes est pour Ricci l’objet même de son désir le plus pressant : le vol l’a privé de la société[1], il lui faut donc à tout prix la retrouver (le vol, dès lors, est une action envisageable si elle lui permet de retrouver son « souverain bien »). La vision de cette masse-bicyclette l’excite et le pousse à l’action. Le jeu même des plans, leur alternance permet de souligner et de mettre en évidence la tension psychologique de Ricci : tantôt il regarde la masse-bicyclette (qui excite son désir), tantôt il convoite une bicyclette esseulée, posée négligemment devant un immeuble vétuste, et qui, en sa possession, lui permettrait de réaliser son désir d’intégration.
velo seulCette bicyclette esseulée possède la fonction inverse de la masse-bicyclette ; elle permet de montrer la solitude du personnage principal, en même temps qu’elle semble prophétiquement confirmer son exclusion « définitive » puisque son acquisition ne peut, en l’occurrence, n’être que le fruit d’une action antisociale et illégale. La dialectique entre ces deux significations que nous venons d’esquisser permet de mettre en lumière cinématographiquement l’ardent désir de Ricci, sa condition actuelle, et sa damnation future. La bicyclette esseulée, avant d’être volée, reflétait la représentation que Ricci se faisait de lui-même selon laquelle il était lui-même isolé et aux abois, tandis que, une fois volée, il est effectivement l’objet de l’opprobre général. Dans la scène, on assiste à l’enchaînement alterné de trois plan ; l’un sur la masse-bicyclette, l’autre sur Ricci inquiet, et le dernier sur la bicyclette esseulée. Ce balayage permet de mettre en évidence le dilemme moral dans lequel il se trouve ; la tension du désir en même temps que son interdit. Dans la bicyclette-isolée, il voit le moyen par lequel il pourrait faire partie de la masse-bicyclette allégorique, mais ce moyen, cette image de l’isolement, en même temps qu’elle paraît être le salut, n’est qu’une fausse voie qui amènera à l’anathème et à la disgrâce sociale.

Bicyclette-loisir et bicyclette-travail

vol cycliteCes deux polarités exprimées à l’aide un même objet que la bicyclette, doivent elles-mêmes être modulées et mises en relation avec un binôme d’un autre type, le binôme loisir – travail. La révélation de ce couple d’opposés se fait à plusieurs moments du film, mais, en ce qui nous concerne, elle est visible tout particulièrement lorsque, à l’intérieur même d’un plan, est superposé Ricci et son enfant ainsi qu’un défilé de coureurs cyclistes. Dans ce plan, l’opposition frontale et ostensible entre le manque de Ricci, et le trop-plein des hommes oisifs, c’est-à-dire entre celui dont la bicyclette a été injustement volée, et ceux qui en possède non pas en vue de subsister, mais seulement de se délasser, de se dépenser. Cette distinction entre le loisir et le travail fait écho évidemment à l’existence de classes sociales hétérogènes mutuellement exclusives entre riches et pauvres. Cette division est d’ailleurs thématisée non seulement dans le plan que nous venons de décrire mais à plusieurs autres moments du film : lorsque un enfant oisif s’amuse à souffler des bulles tandis que Ricci fils, au premier plan, fait tout son possible pour retrouver le vélo de son père ; ou encore lorsque un autre enfant bourgeois, dégustant sa mozzarella en croûte, s’ingénie à narguer Ricci en lui faisant sciemment sentir l’abîme qui le sépare. Ce jeu de contraste est très prisé par De Sica. Mais, le loisir n’est pas que le fait des riches puisque la masse-bicyclette dont nous parlions trouve sa raison dans un rassemblement sportif. La bicyclette, lorsque elle est collectivité, permet la synthèse de ces deux opposés : l’homme « intégré » gagne son pain grâce à la bicyclette et se sert de celle-ci pour se divertir le week-end venu. L’otium est donc ce qui ponctuellement peut rattacher l’homme modeste à l’homme riche, car, pour chacun d’eux, la libre disposition de leur temps ne diffère pas en qualité mais seulement en quantité. La bicyclette exprime donc cette idée de la possibilité du loisir si on en possède une (qui rassemble autant le riche que le pauvre). Mais Ricci est exclu, isolé; il ne lui est pas permis de se divertir mais uniquement de faire l’expérience douloureuse de l’isolement injuste. Cet isolement n’est même pas infirmé par la fin (ce qu’un mauvais film américain aurait fait) mais confirmé, redoublé, mis en évidence.

La bicyclette, selon, cette axe porte le sens d’une distinction sociale différent de la première : dans le premier cas elle ne faisait que signifier la société en tant que telle, la pure possibilité et l’existence de groupement humaine (dont le contraire est l’individu). Tandis que présentement c’est une division à l’intérieur même de la société qui est opérée, division classique, établie selon les richesses de chacun (quand bien même il y a une liaison à la première idée par le concept de loisir).

Nous pouvons donc résumer notre analyse : 1) la bicyclette a une fonction miroir en ce qu’elle permet d’identifier allégoriquement l’état social d’un individu ou d’un groupe d’individus, 2) elle permet par cette puissance allégorique, et par le truchement du montage, de montrer l’état conatif et morale de Ricci, et 3) elle permet de signifier les oppositions entre les classes sociales.

[1] En effet, sans vélo il ne perçoit pas d’argent et ne possède pas de statut; ce qui l’exclu de facto de la société.

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