« Larry Flynt » et la liberté (I)

Le conflit des libertés

Il souffle sur le film Larry Flynt (Milos Forman) un vent de révolution découlant de la croisade de son personnage éponyme, célèbre pornographe, contre le puritanisme américain. Souffle révolutionnaire oui, mais aussi, et surtout, vent de liberté. En effet, le film de Milos Forman, en mettant en scène ce provocateur américain, se fait avant tout message ; la liberté est une valeur précieuse, préservons-la à tout prix, battons-nous pour elle, ne lui imposons aucune limite, aucune règle de bonne conduite, aucune loi. « Oui, mais … » a-t-on envie de dire à l’unisson avec plusieurs personnages. Bien que le film de Milos Forman soit une ode à la liberté, il est construit de telle sorte que plusieurs fois nous sommes tenté de nous demander ; quel est le prix de la liberté ? Mérite-t-elle vraiment tous les sacrifices ? Puis-je vraiment dire tout ce que je veux ?

Il y a une scène particulière dont je souhaiterais ici parler. Une scène qui plus que jamais soulève une question contemporaine ; une question qui déchire aujourd’hui les opinions. Alors que Larry Flynt se défend lors d’un procès, alors que par ses propos, il fait appel à la valeur fondatrice, civilisatrice de la liberté pour l’Amérique, l’on voit au même moment, non pas Larry Flynt qui s’exprime, mais un tireur assembler son arme afin d’ouvrir le feu sur Flynt lorsque ce dernier sortira du tribunal. Illustration :

 « Notre droit à décider par nous-mêmes ne peut faire objet d’aucune restriction ! » – le tireur sort les pièces de son arme ; « La liberté n’a de sens que si elle signifie le droit de dire aux gens, ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre » – le tireur assemble son arme ; « L’Amérique est le plus puissant pays au monde aujourd’hui, uniquement parce qu’elle est le plus libre » – le tireur ajoute la lunette de visée à son arme ; « Mais si jamais elle devait perdre de vue, les fondements de son héritage et les principes qu’il comporte, nous cesserions d’être libres » – le tireur est prêt à tirer. Lors du plan suivant, il tire sur Larry Flynt et son avocat.

La question se pose donc : comment défendre notre liberté ? Mais aussi, quel concept de liberté est ici en jeu ? L’interprétation la plus directe de cette scène serait de dire que le tueur a voulu priver Larry Flynt de sa liberté en le réduisant au silence (cela a certes échoué, mais Flynt restera paralysé à vie). Alors oui, si la liberté est dire ce que l’on veut, si la liberté est surtout liberté d’expression, alors faire taire quelqu’un revient à le priver de cette liberté ; par conséquent, le tireur n’est que le degré extrême de toutes ces personnes qui tentent d’étouffer la liberté de Flynt par des moyens légaux. Cependant, et cela est peut-être dû à mon regard contemporain, je ne peux m’empêcher de déceler un autre débat ; si la liberté d’expression est défendue par le premier amendement de la constitution américaine, je vois, dans cette scène, la discussion (ou du moins son amorce) du second amendement (celui qui autorise tout citoyen américain à être armé). En effet, cette scène résonne aujourd’hui étrangement. Il est difficile de ne pas se poser la question suivante ; l’usage des armes à feu défend-il réellement notre liberté ou, selon la formulation du second amendement, un état libre ?

 

Nous pourrions lire le droit à chaque citoyen de s’armer comme une affirmation du droit à chacun de décider pour lui-même sans aucune restriction. Cela peut sembler quelque peu exagéré, mais après tout, le second amendement a parfois été interprété comme un droit à l’auto-défense de chaque citoyen contre d’autres citoyens. Aujourd’hui encore, le sens est peu clair, l’amendement défend-il le droit individuel ou le droit collectif (d’un Etat libre) ? Au-delà du débat juridique à proprement parler, les discussions quotidiennes, menées par des gens comme vous et moi, font souvent appel au droit de chaque citoyen à se défendre contre une menace venant d’autrui. Curieusement, nous lions les mêmes mots-valeurs au second amendement qu’au premier, ces termes ne diffèrent guère de ceux prononcés par Larry Flynt lui-même lorsqu’il dit : « Mais si jamais elle [l’Amérique] devait perdre de vue, les fondements de son héritage et les principes qu’il comporte, nous cesserions d’être libres ».

Encore faut-il établir que tirer sur un citoyen soit un acte de liberté ou plus modestement qu’un tel acte soit une réponse justifiée à une attaque. Plus généralement, l’on peut s’interroger ; les relations entre armes et liberté sont-elles compatibles ? Cette question ne remet pas véritablement la première interprétation en question; le tireur est le pendant extrême de ces gens qui attentent à Flynt des procès. La question se contente d’élargir le débat et pousse un spectateur contemporain à s’interroger sur les rapports (pour certains bien trop évidents) entre armes et liberté. Peut-être ne sommes-nous pas justifiés à entraîner Milos Forman dans ce débat; peut-être n’avait-il l’intention d’apporter une réponse à cette question, ni même de poser la question. Il n’empêche que cette scène a au moins la vertu d’interroger, à nous ensuite de poursuivre, par le truchement peut-être d’autres films comme Elephant de Gus Van Sant

Liberté et limites

Laissons donc pour le moment ce débat de côté pour nous concentrer sur celui de la liberté d’expression et de ses limites. Question ô combien centrale dans le film de Milos Forman.

Il est un adage courant en philosophie qui dit : ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. L’idée si simple en apparence, presque truismique, pose pourtant la question intéressante des limites : se trouve la frontière entre les libertés ? La liberté d’expression de Larry Flynt franchit-elle cette limite, justifiant ainsi le droit à chacun de se défendre contre ses propos ? Ou au contraire, la liberté d’expression fait-elle partie d’une sphère de libertés absolument inaliénables (que l’on ne saurait toucher) ? Notons en passant qu’il est évident que même si l’on donnait une réponse positive à la première hypothèse, cela ne justifierait en rien l’action du tireur. En effet, l’adage l’exclut de facto : la liberté de tirer s’arrête à partir du moment où le tireur décide d’utiliser son arme pour attenter à la vie d’une personne (et donc à sa liberté) – on ne peut reconnaître ici un cas de légitime défense.

Afin de déterminer où se situe cette limite, il nous faut un critère de sélection. C’est ce que nous propose J. S. Mill avec le Harm Principle. Ce dernier sert à déterminer à quel moment l’intervention d’un gouvernement est justifiée dans la sphère de nos libertés ; à quel moment un état peut m’empêcher d’agir selon ma propre décision ; à quel moment a-t-il le droit de me couper la parole ; à quel moment l’autorité d’un état prévaut sur ma liberté individuelle. Selon Mill, le seul moment où la société a le droit d’intervenir est pour prévenir que mon action ne cause un tort à autrui. Si par mon action volontaire, je risque de blesser quelqu’un, alors la société peut m’empêcher d’agir de la sorte. Ce que ce principe nous donne comme corollaire c’est que tant que mon action ne concerne que moi et mon propre bien, alors jamais la société ne peut intervenir.

Bien sûr, la question des limites ne trouve pas ici sa pleine résolution car il reste encore à déterminer quelle est cette sphère d’actions intouchables, sur laquelle j’exerce une souveraineté absolue. En philosophie politique, on la nomme la sphère de la liberté négative, autrement dit une sphère qui se définit par l’absence de contraintes extérieures. Nous trouvons jeté pêle-mêle, par J. S. Mill, dans cette sphère, la liberté de conscience – à savoir la liberté de pensée et de sentiment, la liberté d’opinion sur tout sujet ainsi que la liberté d’expression – la liberté de goût et d’occupation (diriger notre vie selon notre caractère). La seule limite que le libéralisme impose vient du Harm Principle, si non, libre à nous de diriger notre vie comme bon nous semble.

C’est pourquoi le contenu des débats qui opposent Lary Flynt à ses détracteurs porte sur la question de la diffamation. S’il y a eu diffamation, alors un mal moral a été commis à l’encontre d’une personnalité publique, à l’instar de Jerry Falwell. Par conséquent, le Harm Principle a été violé et l’Etat se doit de mettre une limite à la liberté de Flynt dans le seul but de protéger autrui. Il reste maintenant à déterminer la chose suivante : la liberté d’expression est-elle une arme, capable de blesser autrui aussi sûrement que si elle était une arme à feu ?

Sans doute, les mots peuvent être efficaces, au sens premier qu’ils peuvent avoir des effets. Les mots permettent de créer des réalités, de façonner le monde social dans lequel nous évoluons. Pour prendre un exemple simple, sans langage pas de promesse. Par conséquent, les mots peuvent aussi se faire blessant. Mais il n’est pas si facile d’établir, de délimiter à l’aide de frontières fixes, s’il y a eu préjudice ou non. Il n’est pas facile de savoir si notre jugement doit se baser sur le ressenti de la victime ou si d’autres faits doivent être pris en compte. À nouveau, il y a là un débat épineux que nous ne faisons ici qu’effleurer. Concernant notre affaire, il a été établi que le tort subit par Jerry Falwell relevait d’une question de goût et qu’il n’y avait par conséquent pas de diffamation. En effet, personne ne pouvait véritablement croire possible que le révérend commette les actes caricaturés par Flynt. En ce sens, la caricature de Flynt n’a pas blessé le révérend quoiqu’il ait pu le ressentir négativement.

Le principe truismique que nous avons mentionné plus haut est ici à l’œuvre. Tant que la limite du Harm Principle n’a pas été franchie, l’Etat ne peut interdire à Larry Flynt d’exprimer l’idée que « Jerry Falwell est une baudruche » pour le dire avec les mots de son avocat, ni que « Jerry Falwell a forniqué avec sa propre mère dans les cabinets » (ce qui est le contenu de la caricature). Il reste pourtant une question en suspens ; pourquoi protéger la liberté d’expression ? pourquoi la placer dans la sphère des libertés inaliénables ? En bref, quelle valeur a la liberté d’expression pour qu’on la défende si ardemment ?

Affaire à suivre …

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