Interprétations et liberté

Le présent article se veut une ébauche de réflexion, intuitive, quant aux relations possibles d’un public avec une œuvre cinématographique. Il cherche à suggérer l’idée qu’une véritable œuvre d’art laisse une liberté émotive, évaluative et herméneutique à son public.

Il est une classification possible des films en deux types (quoique ce ne soit pas la seule, quoique certains films n’y rentrent sans doute même pas). Il y a les films à énigmes, il y a les films énigmatiques. Les premiers ont une structure logique, dont il suffit de trouver la clé pour pouvoir expliquer l’ensemble du film; un petit élément à partir duquel il se déroule dans son entièreté et s’éclaire. Une fois le mystère percé à jour certains aiment le revoir afin de goûter au plaisir de retrouver tous les indices disséminés par le réalisateur, de les voir sous un jour nouveau se dévoiler sous leur loupe, de se délecter ainsi du sens révélé. Ces films peuvent être plus ou moins complexes, l’on comparera à ce titre Inception et Le Prestige tous les deux réalisé par Christopher Nolan. Si l’on s’écharpe encore au sujet du premier – sommes-nous dans un rêve ou dans la réalité ? – ce n’est pas le cas du second qui est quant à lui plus simple: ce sont les personnages eux-mêmes qui expliquent, dans un long discours ennuyeux leur mystérieuse disparition puis réapparition (ou résurrection). Bien sûr, ce n’est peut-être pas tout ce qu’il y a ces films, mais ils savent éveiller nos âmes de détectives et il est facile de rester à ce seul niveau interprétatif.

En effet, l’interprétation de ce genre de film s’arrête souvent à deux possibilités, ou bien… ou bien …; soit c’est un rêve, soit c’est la réalité. Qu’importe qui apporte la solution – un spectateur, un acteur, le réalisateur ou un personnage – l’interprétation de ces films est fondamentalement fermée et se décrit sous la seule modalité aléthique, celle du vrai ou du faux. Les adeptes de ces films sont des détectives plutôt que des herméneutes, des techniciens plutôt que des créateurs. Dans le cas d‘Inception, si l’enquête est plutôt ardue, il n’en va pas de même du Prestige où l’on s’inquiète que le public ne soit capable de trouver le truc derrière ces « tours de magie » et où l’on s’empresse de le révéler par souci de lui ou de vraisemblance (« il faut bien que tout ce truc abracadabrant paraisse crédible! » a dû se dire Nolan désespéré).

Les films énigmatiques s’opposent catégoriquement au premier type. Ces films jouent avec nos attentes, se refusent de trancher – est-ce un rêve ou la réalité? – et leur réalisateur, s’il est interrogé, se garde bien, avec politesse, d’interpréter son propre film – ce qui fut le cas lors de la séance d’après-projection, à Locarno, du film A Land Imagined de Yeo Siew-Hua qui a remporté le Léopard d’or. C’est à nous, spectateurs qu’il revient d’interpréter alors le film. Dans ce cas, les possibilités herméneutiques sont multiples, aucune n’est plus vraie que l’autre, bien que certaines soient clairement fausses. Ces multiples interprétations nous offre différentes lectures, diverses pistes, différentes manières de voir le film. Elles sont autant d’interprétations qui le mettent en lumière, chacune à sa façon. Si elles sont plusieurs, elles ne sont pas forcément contradictoires, il n’y a donc pas de nécessité à élire la bonne interprétation qui sans doute n’existe pas, du moins pas dans un unique exemplaire.

Le public a par ce genre de film une plus grande liberté. Il est aussi créateur que le réalisateur, lorsque son interprétation vient co-constituer le film (Ingarden, Sartre). L’idée est que le film ne serait pas complet s’il n’y avait un public pour l’interpréter, il n’existerait pas en tant qu’objet esthétique et serait une simple suite d’images et de sons. Le public, en raison d’une certaine liberté interprétative (cantonnée certes dans les limites du possibles, conditionnées par le contenu même de l’œuvre), est actif; en d’autres termes, sa contemplation esthétique est une activité. Il ne se contente pas d’avaler goulûment des images, ayant une vague idée de la trame narrative. Non! Il complète, il s’interroge, il se projette, il juge les personnages, leurs goûts, leurs actions, il trouve parfois des signes qu’il analyse. Ce genre d’activité va au-delà du simple pistage d’indices. Dans ces films, le public, quoique guidé, n’est pas pris par la main, ni présupposé stupide. Il s’investit dans l’interprétation par son affectivité, par ses raisonnements et complète résolument une œuvre qui, par nature, est « à trous » car il n’est jamais possible de tout dire, de tout montrer.

Le premier type de film, par son interprétation aléthique, n’offre rien de tel. Celui qui a créé l’œuvre – ou celui qui a commis le crime – en est l’auteur, le film est complet avant même que le public ne l’interprète (le détective ne commet pas le crime mais découvre le coupable). Ce dernier n’a qu’à retrouver les traces des intentions de son génial auteur (le détective du criminel), que celui-ci d’ailleurs n’aura pas manqué de montrer par divers indices plus ou moins explicites. D’une certaine façon, le public reconstruit le film comme il a été pensé; à l’identique. Il n’a rien d’autre à faire, et il n’a qu’une seule voie possible (dans Le Prestige il n’a carrément rien à faire, Nolan le fait pour lui). Finalement, ce genre de film n’a qu’une manière d’être, laisse le lecteur dans sa passivité, le privant de toute liberté, voire le prenant pour quelqu’un de carrément stupide, incapable de comprendre seul, ou de réfléchir par lui-même.

Si parfois, c’est au réalisateur qu’il faut en vouloir pour nous avoir proposé un film sans grand intérêt, que l’on peine même à qualifier de divertissant, la faute est partagée lorsque le public s’arrête à un débat dont la forme se résume à un pauvre ou bien… ou bien…, ou lorsqu’il surinterprète un film qui n’a d’autres prétentions que d’être distrayant selon des règles formelles bien établies. Finalement, trancher en faveur du rêve ou de la réalité n’a d’intérêt que si cette réponse offre de nouvelles voies interprétatives, ouvre d’autres champs herméneutiques. S’il s’agit seulement de résoudre l’énigme, s’il n’y a rien d’autres dans le spectacle filmique, c’est réduire drastiquement le potentiel esthétique d’une œuvre d’art.  Autant entrer dans la police ou faire quelques casse-têtes avant d’aller au lit.

Il est évident que les films à énigmes ne sont pas le seul genre de films à n’offrir qu’une seule interprétation. Beaucoup de films y réussissent également quoiqu’ils n’appartiennent pas à cette catégorie. Comme ces derniers, ce genre de film n’a qu’un niveau et parfois n’a même pas à être interprété tant leur platitude est grande (Equalizer, la saga Jason Burne en sont des exemples). Les interpréter reviendrait, selon les perspectives, soit à faire acte de charité, en donnant des idées aux auteurs qui en ont manqué, soit à leur faire violence, en bourrant des idées qu’ils n’exprimaient pas, pour révéler ainsi une soi-disant profondeur qui n’existait pas (Sucker Punch).

Finalement, la distinction n’est peut-être pas tant entre les films à énigmes et les films énigmatiques, mais entre ceux qui sont des œuvres d’art et les autres, simples produits que l’on consomme comme des bouteilles de coca-cola (Tarkovski). Le critère pour classer catégoriquement ces films résiderait en nous, spectateurs, dans nos potentialités interprétatives. Non parce que notre seule interprétation permettrait d’ériger un film en œuvre d’art – ce qui serait présomptueux et sauverait à tort des films comme Sucker Punch lorsque son interprète est en verve. Mais plutôt parce qu’une œuvre d’art laisse à son public une liberté vis-à-vis d’elle-même, laissant celui-ci devenir actif et participer à sa création sans être guidé ou dirigé autoritairement dans une seule direction – ce qu’a fait Nolan avec Le Prestige, ou d’une façon plus commune encore ce que font beaucoup de films contemporains, tirant honteusement les grandes ficelles des émotions dans une construction formelle des plus classique, à grand renfort de musique, faisant pleurer les violons. Dans les deux cas, notre liberté est niée, dans les deux cas, nous ne pouvons nous empêcher de nous sentir floués, manipulés.

Alors bien sûr, l’on m’objectera, qu’il est possible d’apprécier un film sans devoir l’interpréter, simplement parce qu’au premier coup d’œil il nous transporte, il nous touche, sans aucune activité de notre part. Ou qu’il est possible d’apprécier un film dit énigmatique ou même un bon épisode de Colombo bien que nous sachions déjà qui est le coupable. Je suis d’accord. Mais si cela invalide ma proposition, j’en suis moins sûre et il faudra y réfléchir encore. En effet devons-nous vraiment comprendre l’interprétation dans un effort, un travail actif d’analyse fourni par le spectateur? Ou est-il possible d’avoir une notion plus faible qu’il faut comprendre comme un engagement actif du public? Si oui, quelle est la différence? L’autre remarque est liée à la distinction entre une œuvre d’art cinématographique et un film que l’on apprécie ou que l’on trouve divertissant. Quels sont les liens entre notre appréciation immédiate et l’œuvre ? Une œuvre d’art n’est-elle finalement que quelque chose qui nous plaît ? Ou bien a-t-elle une existence indépendamment de nous ? Il s’agit des questions d’une grande complexité, dont les réponses sont très débattues. Mais j’ai l’impression qu’il y a une part de vrai dans l’idée qu’un film esthétique établit une relation particulière avec son public, dans laquelle celui-ci peut engager activement et librement ses émotions, ses jugements, ses attentes sans devoir suivre qu’une seule voie balisée.

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