Yojimbo, le justicier asocial (1)

Un jeu de regard

Ou plutôt d’observation. Yojimbo passe en effet une bonne partie de son temps à observer ce qui se passe (depuis une taverne, un cercueil, perché sur une tour). Cela n’est pas anodin. Rappelons une évidence : le cinéma est pure vision. Aussi placer le héros dans la situation du spectateur contemplatif (qui n’a pas le choix de sa contemplation) veut dire quelque chose de singulier. Quoi donc ? La situation sociale, intenable de par la rivalité des deux clans, n’est pas simplement perçue mais immédiatement évaluée par le spectateur qui ressent affectivement le caractère délétère de cet état de chose. Yojimbo, en se mettant à la place du spectateur, non seulement thématise le regard de ce dernier, mais entre en connivence avec lui. Le spectateur est laissé à sa seule affectivité ; seul Yojimbo est un possible principe d’action. Nous nous remettons entre ses mains, en lui laissant la tache de rétablir la justice que nous désirons nous-mêmes. Le justicier est toujours dans une forme de rapport d’identification avec le spectateur qui jouit de son action à partir de son impuissance. D’ailleurs c’est là une chose fort logique : s’il veut éprouver esthétiquement le film, il lui faut être dans cet état de passivité; et c’est précisément à partir de celui-ci que peut naître la figure du justicier. Yojimbo tantôt fait ressentir au spectateur qu’il en est un  tantôt il l’absorbe dans sa propre action aussi jubilatoire que cathartique.

Une société paralysée

Le lieu où Yojimbo arrive de nulle part est un simple village paralysé par deux clans qui ne finissent pas de se quereller, de se faire la guerre sans véritablement la faire. Leur lâcheté et l’équivalence des forces font que rien n’arrive. Tout est au repos. Il n’y a plus de vie. Ce repos malsain, à la différence de la guerre authentique, empêche tout changement, toute activité, tout renouvellement. Le sentiment d’une ville morte et déserte est présente dès le début du film. Tout le monde se cloître et vit dans la peur .Yojimbo, par la ruse autant que par la violence, va donc procéder à l’autoannihilation réciproque de ces deux forces antagonistes afin de délivrer une population piégée. Il est une sorte de fluidifiant ; il ne fait pas tout, mais se contente d’être le potentiel d’action nécessaire en vue de cette destruction mutuelle. C’est une forme particulière de justicier qui va à l’encontre de certains justiciers super-héros qui règlent tout problème par leur seule force. En effet, Yojimbo ne se propose pas comme un être surhumain, mais comme un manipulateur génial qui défait les problèmes avant tout par la ruse plutôt que par la violence pure. Ce qu’il y a de remarquable et d’unique dans la figure de Yojimbo est précisément cette manière de rendre la justice de manière indirecte en utilisant les forces sociales déjà présentes. Il n’y a pas un méchant prototypique qui affronte un justicier avec la société comme toile de fond inerte. Ici, l’acte du justicier est de favoriser les forces saines et retourner les forces malveillantes et mauvaises contre elles-mêmes. Le recours à la violence est donc mesuré et vise essentiellement à se donner une réputation qu’il pourra monnayer ; réputation qui permet également de couvrir ses vraies intentions (c’est un homme de main, rien de plus, veut il leur faire croire). Ajoutons pour finir, ce qui nous permettra d’établir des liens ultérieurs avec les articles à venir, que Yojimbo n’est pas un justicier masqué : son identité ne compte pas, parce qu’il n’est pas un individu social qui rend la justice au sein de sa communauté, de son monde. Il va et vient, comme le rônin qu’il est. Son anonymat n’est pas garanti par le port d’un masque mais par un détachement social radical. Ceci dit, il est clair qu’il ne peut accepter ni reconnaissance ni honneur ; puisque ceux-ci se dissoudraient avec son départ et ne permettraient la jouissance qu’ils procurent normalement aux membres permanents d’une société particulière. Manipulation, ruse, agir indirect, nomadisme héroïque, voilà les traits caractéristiques du justicier « Yojimbesque ».

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