Le château dans le Ciel (I): le statut « naturel » de la technologie

Le droïde-sacrificiel

Le droïde mutilé se réveille des profondeurs de son cachot pour venir en aide à Sheeta. On le croyait mort : ses mutilations, ses amputations révélaient une organicité proche de celle de l’humain (rougeâtre, sinueuse), ce qui suggérait une mort humaine, par conséquent irréversible. Pourtant, il se réveille, ressuscite, ayant pour seul quête la protection de Sheeta. Celle-ci n’en sait rien ; face à l’agressivité apparente du robot, elle cherche à fuir.

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Image 1: relation intercardiaque

Elle a oublié d’où elle venait ; sa chute était pleine d’amnésie. Comment retrouver une forme de communication perdu dans de lointaines origines ? Puisqu’il y a originarité de la relation, il faut qu’il y ait originarité dans la communication elle-même : en refusant le langage, c’est-à-dire toute idée d’intermédiaire entre les communicants. Une communication directe doit se faire, de cœur à cœur. Cette relation intercardiaque romantique est littéralisée (image 1) par une fusion des cœurs dans une même lumière. Le choix de la lumière est le plus à même de traduire une rapidité qui est pure instantanéité, communication effective et symbiotique. Si l’on est attentif, on remarquera

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Image 2: présentation du droïde

l’extériorisation du cœur du droïde : il est montré, donné ; il est une répétition du cœur ouvert du Christ. L’iconographie n’est pas hasardeuse : l’idée de sacrifice suivra immédiatement ce moment de communion intercardiaque. Le signe de présentation (image 2) de la part du robot est clair : il révèle son identité ; il se montre comme un « je » archaïquement entrelacé au destin de la jeune Sheeta. Le cœur ouvert est la démonstration d’un don de soi absolu qui, reconnu, va logiquement jusqu’au sacrifice (image 3). C’est dans une forme d’agonie ignivome, où le feu est sang que Sheeta saisit sa main en pleurant. Le droïde n’est donc aucunement une machine qui obéirait aux injonctions inconscientes d’une programmation préalable. La technologie de Laputa peut bien évidemment engendrer la destruction (lorsqu’elle est comparée à la bombe atomique), mais aussi la vie.

C’est un point important. Miyazaki ne délivre pas un message manichéen qui condamne l’avancement technologique et qui prône un retour brutal à la nature. La limite n’existe pas. Puisqu’un droïde est capable d’un sacrifice, puisqu’il peut montrer un comportement supra-morale ; il est, ce faisant, un vivant. L’homme peut donner la vie au même titre que la nature ; il n’est pas coupé d’elle, même dans ses réalisations les plus techniques.

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Image 3: le sacrifice

Le droïde-machine

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Image 4: le droïde-machine

Envisageons le cas opposé à celui que nous venons d’évoquer. Dans le château dans le ciel, le droïde n’a pas de sens univoque: il peut se donner en sacrifice comme il peut tuer indifféremment. Le passage de l’humanité du droïde à la bestialité mécanique est signifié de manière simple et efficace : le passage de la bipédie à la quadrupédie. C’est donc une régression : le droïde qui avait pu s’élever un temps à l’humanité, au sacrifice même, est maintenant purement une machine. A vrai dire, on ne peut la comparer à l’animal puisqu’il n’agit ni par instinct de prédation, ni de conservation : il agit par mécanisme. La destruction sans conscience d’autrui est le pôle inverse de la préservation de l’autre par le sacrifice (un rien destructeur, face à un être sacrificiel). Le danger de la technologie ici, n’est pas inhérent à cette dernière mais uniquement à qui s’en sert (en l’occurrence Muska).

Notons encore que les droïdes sont présentés en tant que multiplicité qui contraste avec l’unité du droïde-sacrificiel. Ils suivent les ordres de Muska, dont la communication, indirecte, n’a plus rien de la communication intercardiaque que nous avons décrit plus haut. Or, la relation binaire qui unit deux individus passe, dans la philosophie, comme supérieure à la communication de masse médiatisée (cf. Kierkegaard). Il y a une sympathie entre les oppositions Personne-Machine, Individu-Masse[1].

Le droïde-autonome

Cependant, le droïde n’a pas à être réduit au sacrifice ou à la destruction : il peut être, simplement, autonome. Il n’est alors plus une entité relationnelle, mais existe par lui-même. C’est un point important: d’ordinaire, on pense à la technique comme ne pouvant avoir un sens existentiel qu’à travers l’existence fondatrice de l’homme (étant donné qu’elle procède de lui). Or, ici, l’indépendance est identique à celle de l’homme, ramenée au même plan, et non sous un mode subordonné.

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Image 5: offrande et commémoration

Le droïde-autonome est semblable à l’homme, il est à son image. Dans le film, on le rencontre lorsque Pazu et Sheeta s’écrase sur Laputa. Il vient à leur rencontre et s’empresse de sauver un nid d’oiseaux. La scène suivante (image 5), on assiste à une commémoration florale des morts (le droïde propose à Sheeta de poser des fleurs sur une tombe). On a donc : 1) l’attention au vivant, à sa préservation, 2) la volonté de célébrer les morts, 3) la conscience esthétique par l’utilisation de fleurs, qui sont autant de signes d’une anthropogénéification accélérée (qui est, selon ce que nous avons dit du droïde-sacrificiel, une naturogenèse[2] « secondaire », puisque médiatisée par l’homme). Sentiment du beau et sentiment religieux sont les signes distinctifs de l’humain ; les voir spontanément produits par un droïde laissé à lui-même est une façon de l’identifier tout simplement à l’homme : il existe sans dépendre d’individus à défendre ou à détruire.

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Image 6: naturogenèse secondaire

 

Conclusion

Le droïde est donc à la fois une machine, un humain, et un héros/saint sacrificiel. Sont incarnés en lui, trois états qui permettent tour à tour de montrer les dangers de la technologie, mais également ses capacités d’engendrer des êtres semblables aux humains (autant dans la banalité de leur autonomie que dans leur exceptionnalité sacrificielle). La technologie n’a pas d’essence, de nature fixe ; elle n’est pas quelque chose que l’on peut qualifier de manière a priori. Ce qu’elle est en définitive, c’est le miroir de l’homme qui est lui-même une partie et le miroir de la nature. Elle n’est pas conçue comme la cause nécessaire d’un mal antinaturel ; mais comme une partie intégrante de la nature (bien qu’elle soit issue de l’homme). Il y a donc un continuité fondamentale et holiste entre la nature, l’homme et la technologie. Il n’est pas interdit de voir l’homme comme une « technologie » de la nature, et le droïde comme une technologie simplement mise au carré.

[1] Nous détaillerons cette opposition dans un prochain article

[2] Il parvient même à former une communauté avec les animaux sur place, et son apparence (il est envahi de mousse), nous indique un retour et une fusion avec la nature.

2 commentaires

  1. Merci pour cette lecture nourrissante d’un aspect de l’œuvre de Miyazaki.
    J’ajouterai que cinématographiquement parlant, ce droïde jardinier partage avec l’émouvant « géant de fer » de Brad Bird la même origine française, à savoir le grand robot du « roi et l’oiseau ». Nul doute que cette filiation technologique trouverait un éclairage passionnant au regard de cette grille de lecture.

    J’en profite pour vous adresser mes meilleurs vœux philosophiques.

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