Le Château dans le Ciel (II) : verticalité

Le Château dans le Ciel nous parle de désirs et de liberté. Dans un film où tout tombe et s’envole, il est possible de thématiser ces sujets sous la modalité spatiale de la verticalité. La verticalité est celle des rapports entre Laputa et la Terre; où cette première survole ou surplombe – c’est selon les perspective – la Terre. Symbole d’une puissance supérieure, à la fois menace atomique et objet de désirs, l’Île volante nous est révélée à travers les yeux des différents protagonistes : Sheeta, Pazu, Muska et les pirates.

De bas en haut, vers l’objet du désir

Laputa est cette Île volante, ce royaume mystérieux dans les cieux, objet de rêves et de désirs: celui de Pazu d’abord dont le père a vu l’Île sans que jamais personne ne le croie; celui de Muska ensuite, qui avide de pouvoir, n’hésite pas à tromper, voler, tuer pour contrôler sa technologie militaire; celui des militaires aussi, semblable à celui de Muska, bien qu’il soit collectif; celui des pirates enfin pour qui l’Île regorge de trésors dont ils souhaitent s’emparer. La seule qui ne semble pas avoir de désir pour l’Île, mais pourtant la principale concernée, est Sheeta. Et cela est important pour la suite.

La photographie prise du dirigeable du père est la mieux à même d’exprimer la nature désirable de l’Île. Mystérieuse elle est entourée de nuages dont elle émerge. Proche quoique inatteignable pour qui n’a pas la clé ou la boussole (à savoir Sheeta ou plus précisément sa pierre lunaire et la langue ancienne), l’Île garde ses secrets, retirée derrière un écran. Rien ne laisse présager de sa nature. Le mystère qui l’entoure et les légendes ne la rendent que plus désirable.

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La verticalité s’exprime donc ici de la Terre au Ciel, où aspirés par leurs désirs, les protagonistes s’envolent vers l’Île – objet de toutes les convoitises. Laputa symbolise ce principe transcendant vers lequel on tend, ce que l’on a pas, ce qui est absolument autre et forcément meilleur, si ce n’est divin.

Bien que presque tous désirent Laputa, leur désir divergent; leurs raisons ne sont pas les mêmes. Pazu souhaite la connaissance, il veut voir de ses yeux ce qu’a entraperçu son père, se convaincre (et convaincre autrui) que son père disait vrai. Muska désire la puissance militaire, pour régner en maître sur Laputa et la Terre. Les militaires aussi, mais non pas dans un désir égoïste, mais nationaliste: ils veulent la puissance pour leur gouvernement. Les pirates voient dans l’Île une source de richesses infinies. Leurs désirs sont par conséquent de types différents: de connaissance, de puissance, de richesse. Il y a donc une polyphonie désirante qui s’exprime dans cette première verticalité. Chacun a ses raisons, car chacun conçoit Laputa sous un certain aspect, et c’est cet aspect qu’il désire. Mais l’on peut s’interroger: qu’est-ce que Laputa en soi?

Du haut vers le bas, une chape de plomb sur l’horizon humain

Si l’Île suscite les désirs, il ne faudrait pas oublier qu’une fois sur l’Île, ceux qui l’ignoraient (tous à l’exception de Muska et des militaires) découvrent l’autre facette de Laputa; une excroissance technique et métallique, une gaine de plomb, directement orientée vers la Terre, sur laquelle – nous ne tarderons pas à le comprendre – Laputa fait peser une lourde menace. Les rapports verticaux pris du haut vers le bas sont ici des rapports de domination; domination d’une civilisation technologiquement supérieure sur une civilisation encore minière, celle de Pazu.

La nature de l’Île se fait plus ambiguë, plus sombre. Ce qui était pour Pazu, pour Sheeta aussi lorsqu’ils posent enfin le pied sur Laputa, un monde merveilleux, un paradis, un jardin originel, à la végétation dense et touffue, ou un temple à ciel ouvert (voir le rituel du droïde autonome), est aussi une arme de guerre, conçue par les ancêtres de Sheeta et Muska; attisant les plus bas instincts de l’homme, ceux de Muska et des militaires, qui ne rêvent que de s’en emparer, Muska pour son intérêt personnel, les militaires pour celui du gouvernement.

Si chacun aspirait à Laputa en raison de l’un de ses aspects, une fois que l’on a posé le pied sur l’Île, on ne peut que constater, qu’il n’y avait pas là des projections subjectives, mais que la nature de l’Île est bien double: elle est à la fois un paradis et un enfer; un espoir et une menace; une nature et une technique; la vie et la mort. Cependant, force est de constater que seuls les enfants prendront pleinement conscience de cette dualité. Muska n’a d’attention que pour la partie basse de l’Île, partie noire et rebondie, enfantant les anges de la mort; les militaires et les pirates sont absorbés par les trésors. Muska pense cependant voir Laputa pour ce qu’elle est vraiment, et se moque de ces militaires ignares qui sont, pour lui, aveuglés par la richesse. Il les laisse piller pour atteindre seul le cœur de Laputa. Mais de la perspective des enfants, l’on peut aussi affirmer que Muska est aveugle, aveugle à la partie haute de l’Île, celle qui a continué d’exister, de vivre après le départ des êtres humains; ce jardin préservé; la partie vivante de Laputa, qui, bien que créée par des mains humaines, a trouvé une autonomie, si ce n’est une harmonie.

Lorsque l’Île s’envole au-delà de l’horizon des possibles

Ou en d’autres termes, qu’advient-il de ces multiples désirs, lorsque Sheeta et Pazu prononcent en cœur la formule interdite détruisant par cet acte la puissance armée de cette civilisation, libérant dans un même temps les racines de l’arbre de leur gaine en métal, laissant alors Laputa s’envoler, délestée de sa lourdeur militaire, trouvant enfin une nature unique. Il est évident que le désir de puissance de Muska se trouve immédiatement anéanti, lui qui n’aspirait vers l’Île que pour s’emparer de ses armes. D’ailleurs Muska lui-même disparaît, dans une chute terrible, dont on ne voit pas la fin. Remarquons en passant le parallélisme avec la chute de Sheeta qui atterrit en douceur dans les bras de Pazu – l’une ange sauveur, l’autre ange déchu (voir article à paraître).

Laputa ainsi déracinée de son arsenal, de sa basse nature, s’envole au-delà des aspirations humaines, elle devient à jamais inatteignable, hors de l’horizon des désirs humains. Ceux-ci n’ont plus de raisons d’être, car ils sont devenus sans objet, sans réalisation possible. Son envol libère d’un même élan l’humanité de son attrait, comme de sa menace; libère l’humain de ses désirs matériels (puissance et richesse). Le seul désir vraiment assouvi est celui de Pazu, qui a vu pour croire et qui maintenant sait et qu’autrui devra désormais croire sur parole; le seul désir réalisé est ce désir qui n’est pas un désir de possession ou d’appropriation, mais de connaissance et de contemplation. L’on peut dire aussi d’une certaine façon que le désir de Sheeta est également accompli – une absence de désir pour Laputa, ou un désir d’immanence, de retour à la Terre (voir prochain article sur le déracinement), bref d’horizontalité. Ce n’est qu’en détruisant Laputa – ou sa partie basse – que Sheeta réalise son désir, s’affranchissant elle-même du fardeau de l’héritage. Quant aux pirates, même s’ils n’ont pas eu le temps de s’emparer de toutes les richesses de l’Île, ils ont néanmoins récupérés quelques trésors, mais peut-être aussi, comprend-t-on que leur désir n’étaient pas que désirs de richesses, mais qu’il est supplanté par l’amour et l’amitié, par la vie ensemble.

Et Laputa? Laputa est définitivement débarrassée de son excroissance humaine, elle est désormais une véritable transcendance divine qui vit de sa vie propre, indifférente aux humains, libérée de leurs désirs possessifs (richesse, puissance).

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