Snowpiercer ou l’état de nature

Lorsqu’on défend un état de chose, l’une des manières les plus sûre d’y arriver est encore de faire passer cet état pour naturel. Non seulement, s’il s’avère être le fruit des lois immuables de la nature, il est vain d’essayer de le changer, mais aussi le naturel est frappé d’une valeur axiologique: serait bon ce qui est naturel, mauvais ce qui est contre-nature. L’oppression des femmes a, par exemple, souvent été justifiée par ce procédé. Si c’est dans leur nature d’être soumises, faibles, à la disposition des hommes pour leurs besoins sexuels et reproducteurs, alors la société n’a pas à leur donner les mêmes droits qu’aux hommes. La nature détermine ce qui est normal; elle nous dicte en conséquence nos actions et notre place.

John Stuart Mill a écrit que toute domination apparaît naturelle à ceux qui la possèdent, mais aussi aux yeux de ceux qui sont dominés [1]. Mill précise cependant que ce qui est naturel correspond souvent à ce qui est habituel. Plus une coutume est universelle, plus il nous semblera contre-nature de tenter de la changer. Mill n’a pas conclu pas qu’il n’y avait pas de nature, il restait sur ce point agnostique : tant que nous n’avons pas essayé d’autres modes de société, dans lesquels les membres sont libres et peuvent décider pour eux-mêmes; tant que certains seront toujours dominés et contraints d’agir selon leur rôle désigné, alors nous ne pourrons jamais savoir quelle est leur nature.

Un état social « naturel » ou la justification de l’injustice

Le film Snowpiercer de Joon-ho Bong met en scène une pareille justification.  Dans le dialogue final entre Curtis et Wilford, les propos de ce dernier ne sont rien d’autres qu’une justification par un appel à la nature d’un état social injuste. Cela commence par le simple postulat que chacun a une place pré-ordonnée. Ce n’est ni un choix politique, ni un choix personnel, c’est un fait naturel. Ensuite, il ne s’agit pas de dire que ces places sont attribuées arbitrairement, loin de là. Elles s’inscrivent en fait dans un tout ordonné, dans un écosystème. Or qui dit écosystème, dit équilibre. L’équilibre maintient la diversité, et comme chaque chose est, dans un écosystème, dépendante d’une autre, l’équilibre est nécessaire à notre survie. Comme le rappelle Wilford, nous sommes tous dans le même train:

Look, Curtis. Beyond the gate. Section after section, precisely where they’ve always been and where they’ll always be. All adding up to what? The train. And now the perfectly correct number of humain beings, all in their proper places, all adding up to what? Humanity. The train is the world. We the humanity. – Wilford

Sans le maintien de l’ordre naturel, sans équilibre, l’humanité cessera d’exister, une idée dont les applications politiques sont manifestes. L’ordre social de la machine est immuable, quiconque tentera de le renverser – et cela était bien l’intention première de Curtis – détruira la machine et de ce fait l’humanité. Tout se justifie s’il s’agit de préserver la machine et a fortiori l’humanité: politique de natalité, guerre, famine, exploitation, favoritisme.

Un discours actuel

Les propos de Wilford sonnent tristement actuels. Il est évident que Joon-ho Bong nous propose une image de notre propre société. Le train et ses habitants ne sont pas simplement l’humanité de cette société apocalyptique; ils sont notre monde: surpeuplé, injuste, où une minorité vit aux dépends de la majorité. Le représenter dans un train ne rend cette réalité que plus poignante. Ces favorisés usent de tous les artifices pour faire croire que la machine est le meilleur des mondes possibles; que son organisation est juste et bonne. Éducation et religion; plaisirs de la chair et des sens; anxiété et peur; chaos et ordre; tout ça dans un savant équilibre pour la survie de l’humanité.

Wilford est la nouvelle divinité et l’on célèbre le culte de la machine. Elle est éternelle, immuable, lancée dans une course effrénée mais nécessaire, sans elle l’humain n’est rien, sans elle l’humain meurt. Pour elle, il veut la peine que l’on fasse quelques sacrifices. On se bat pour elle, on se prive pour elle, on exploite pour elle.

Remplacez maintenant machine par système capitaliste ou néolibéral, et dites-moi qu’aujourd’hui nous n’avons pas de semblables discours [2]…

Que faire?

L’immuabilité de la machine est répétée, martelée, et on en vient presque à y croire. Il y a ceux qui défendent le système qui les sert; il y a ceux qui l’acceptent bon gré mal gré; d’autres gardent les yeux fermés, alors que certains s’en échappent par des moyens artificiels; il y a les oppressés qui se révoltent pour obtenir l’équité, pour récupérer leurs droits bafoués; et finalement, il reste une minorité, prête à tout faire sauter.

It is easier to survive on this train if one have some level of insanity. – Wilford

Il y a par conséquent trois attitudes fondamentales. La première consiste à s’inscrire dans le système, garder sa place dans l’ordre naturel des choses – on s’en accommode tant bien que mal, et il est plus facile de l’oublier pour y bien vivre; à moins qu’on y voie une justification, à moins que se sente investit d’une mission divine. La seconde, celle de Curtis, consiste à changer le système de l’intérieur. Comme ce système n’est qu’une pseudo-nature (Barthes), une construction que l’on veut faire passer pour naturelle, il est dans les faits possibles d’en modifier les règles. Possible, mais très difficile. Ce projet se heurte à quantité d’obstacles, il faut affronter les soldats de l’ordre, les croyances quasi-religieuses, l’inertie de ceux qui en vivent pas trop mal; c’est une lutte à mort, mais aussi une lutte des idées pour plus de justice, plus d’équité. Or comment faire comprendre que le système qui réussit si bien à certains est un mauvais système? La dernière attitude consiste à enrayer la machine, à la détruire. On ne se contente pas de réorganiser les sections pour plus de justice sociale; on ne s’embarrasse pas d’explications. On fait tout péter ! C’est l’idée de Namgoong Minsoo. Il ne s’agit cependant pas de détruire pour détruire, mais de faire table rase pour mieux reconstruire. En effet, Namgoong Minsoo est persuadé que le climat se réchauffe, que la vie redevient possible à l’extérieur; un renouveau social et politique, une vie proche de la nature, est à espérer. Quant à la réalisation de ce rêve, il reviendra à nous d’imaginer son succès (ou son échec).

Curtis est confronté à un choix; prendre la place de Wilford ou faire dérailler le train. Devenir le nouveau berger de l’humanité, la sauver d’elle-même, maintenir « l’ordre naturel », et enfin avoir de l’espace et un peu de solitude. Même s’il ne croit peut-être guère à la justification par nature – « that’s what people in the best place say to the people in the worst place » – la tentation est grande – « there’s not a soul on this train that wouldn’t trade places with you ». Ou changer de paradigme, recommencer à partir de rien. Ce qui décidera Curtis finalement c’est la réalisation que la machine ne peut pas fonctionner sans exploiter les plus faibles; des enfants qui ont moins de cinq ans. Qu’importe si l’humanité est réorganisée d’une manière plus égalitaire, ou si  ceux de la queue inversent l’ordre social en prenant la place des têtes de train; la machine éternelle repose essentiellement sur l’exploitation des enfants, sans eux, elle ne peut avancer. Curtis donne alors l’allumette… que déraille le train et s’effondre la machine.

Que conclure? Un ordre social dans un système capitaliste comme le nôtre ne peut-il pas être juste? Le confort et la prospérité dépendent-ils essentiellement d’injustices? Faut-il changer radicalement notre modèle pour que chacun puisse y vivre sans payer pour les autres? A moins que Joon-ho Bong ne nous donne à voir le seul remède pour notre société malade; trop malade pour guérir; trop malade pour s’améliorer, tout serait à recommencer.

Joon-ho Bong nous tend là un terrible miroir, que ferons-nous face à notre reflet?

[1] John Stuart Mill, On the Subjection of Women, 1869.

[2] Le système politico-économique sud-coréen est d’ailleurs un système où le capitalisme fait rage (comme le montre le film The Taste of Money de Im Sang-soo.

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