John Wick et la théorie du spectateur-idiot

A priori, j’aurais classé John Wick dans les films divertissants sans plus bien qu’efficaces. Après la vision du premier opus, je me suis rendu compte, comme le disait Tarkovski, que l’on pouvait réellement prendre le spectateur pour un idiot, au sens philosophique du terme, c’est-à-dire « qui ne parvient pas à saisir les rapports causaux entre les différentes parties d’un tout ». A plusieurs reprises, le film prend un temps considérable à répéter des évidences comme l’embarrassant discours de John Wick tâchant d’expliquer aux méchants en quoi le chien était important pour lui, en quoi il n’était pas qu’un chien, mais un espoir… Son explication en forme de truisme est si outrancièrement naïve qu’on ne peut décemment faire qu’une hypothèse : celle du spectateur-idiot. En ce sens, une image est significative : la scène où le chien va faire ses besoins. Plutôt que de se contenter du « oh » surpris de Wick (qui n’a jamais eu de chien auparavant et qui ne sait pas ce que cela implique), le cinéaste tient à filmer les déjections du chien pour que l’on saisisse bien ce qui se passe… Aussi, on peut dire qu’il met notre nez dans la… plus superflue des évidences.

Cette remarque aussi anecdotique que courroucée ne peut avoir d’intérêt que si elle est généralisée. La théorie que j’improvise du spectateur-idiot permet de rendre compte de pratiques stylistiques, surtout concernant les films à grand budget (les fameux blockbusters). Il est vrai que des années 40 jusqu’à aujourd’hui, on voyait dans la transparence du récit un argument qui parlait en faveur du film qui en usait: l’action devait s’écouler sans que l’on se rendisse compte du montage et des artifices du découpage. Cette transparence toutefois ne doit pas être confondue avec l’évidence causale : un récit très complexe peut rester énigmatique et compliqué quand bien même son exposition est invisible. Mais une tendance actuelle est d’user, entre autre, du montage afin de rendre évident tout ce qui pourrait ne pas l’être pour « un enfant de douze ans » selon le mot de Samuel Goldwny (le spectateur idéal étant, selon lui, l’attardé mental). Par cette pratique méprisable, le rythme du film est alourdi, il prive le spectateur de la joie de deviner, de conjecturer ; tout devient désespérément évident et non pas clair ; ne reste dès lors que l’action…

Dans John Wick, le minimalisme narratif est poussé aux extrêmes : ne reste que la chorégraphie et la joie des décors shiny qui peuvent certainement être appréciés (je ne vais pas aller jusqu’à priver John Wick de toute qualité esthétique).  Ce n’est donc pas le problème du film d’action en tant que tel, mais le caractère désespérément obvie, la narration simplifiée, la mollesse et la platitude des dialogues qui agacent. L’hyper-évidence et la théorie du spectateur-idiot peuvent s’appliquer en droit à tous les genres, à tous les films qui veulent consciemment être populaires toute en identifiant le peuple à une somme d’enfants auquel on doit tout montrer, tout dire afin qu’il n’y ait vraiment rien à faire de leur côté. Tarkovski critiquait en ce sens les films qui sont « comme des bouteilles de Coca-Cola [1] », qui se moquent de nous mais qui n’en sont pas moins consommés.

Aussi, deux types de réceptions sont possibles : soit juger durement ce genre de pratique en montrant leur lien avec la consommation effrénée qui caractérise notre société ; soit trouver quand même un plaisir à être bercé, ne pas avoir à réfléchir quitte à « être pris pour un con » pendant deux heures. Le spectateur n’a pas le risque de devenir stupide en regardant des films comme John Wick, la question étant plutôt de ce que nous voulons lorsque nous regardons des films. Or, il y a une tension éternelle entre le spectacle par nature infantilisant, et la recherche d’une complexité qui nous élève à tout point de vue. Aussi, le lecteur, s’il n’est un cinéphile puriste et intransigeant, connaît la joie d’être bercé, d’être prit par la main et d’être subjugué par l’action. La crainte qui, néanmoins, le hante, c’est de finir par prendre plus de plaisir dans ce genre de spectacle que dans le cinéma « de qualité », d’auteur ou simplement classique. Dans ces circonstances, il n’est pas rare de discuter avec des personnes qui ne connaissent du cinéma que le cinéma-spectacle, le cinéma-berceau ; on veut toujours les convaincre que le « cinéma est ailleurs » mais au nom de quoi ?

Je termine cette réflexion qui n’a pas de fin précise. Elle se veut descriptive et interrogative, en somme elle veut dire : « Qu’adviendra-t-il de nous si les plaisirs faciles prennent le dessus ? Si le berceau devient notre norme du goût ? ». Cette question se pose relativement à tous les pans de notre existence. Faut-il craindre la facilité et toujours aller vers la difficulté comme le pensait Rilke ? Ou alterner les deux comme le pensait Cioran [2] ? J’entrevois la réponse des initiés : « mais nous finissons par aimer de tout notre cœur la difficulté ! Ce que nous aimons c’est l’effort dans la compréhension et l’interprétation ». Mais qu’en est-il des entre-deux, et de ceux, qui, à leurs yeux sont tombés dans les limbes sanglants et pleins de bruit de tous les John Wick et des séries à la chaîne ? Qui croit que le cinéma est un berceau, un retour en enfance ?

 

 

[1] Cf. Le Temps Scellé de Tarkovski

[2] Cf.  De l’inconvénient d’être né de Cioran

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