Memories of Murder: le spectateur mis en abîme

Films et accomplissement

Rares sont les films qui ne résolvent pas leurs propres énigmes. Car, on peut se demander, pourquoi aller voir un film si l’on reste sur sa faim, si les mystères ne sont pas dissipés ? Bien qu’il y ait plusieurs réponses possibles, il n’en demeure pas moins qu’une des joies esthétiques dominantes du cinéma est produite par un sentiment d’équilibre narratif, de sérénité face à un ordre qui s’accomplit. Preuve en est l’enseignement narratologique élémentaire que nous recevons à l’école : une histoire nécessite un héros, une quête, des péripéties et une fin heureuse : l’accomplissement. Ce schéma classique est en même temps l’expression d’une attente fondamentale face à la fiction. Une raison simple semble résider dans l’évidence que le récit peut nous donner facilement ce dont la réalité est plutôt avare (une fin qui réussit, le triomphe sur l’adversité).

Dès lors qu’un film ne présente pas ce schéma, il est quelque peu suspect. Nous devons lui trouver un sens et une raison qui ne tient pas dans le phénomène de résorption et d’équilibre. Disons plutôt que notre attention est naturellement intensifiée du fait de cette transgression narrative, et qu’elle doit par conséquent trouver une explication à celle-ci. Une hypothèse facile consiste à voir dans le non-accomplissement une manière militante de décrire le réel, ou plutôt le retour du réel. Fellini, par exemple, fruste sciemment le spectateur à la fin de Il bidone pour ne pas faire jouer à l’art le rôle de simple pacificateur mental ou de nounou morale. Il semble dire quelque chose comme : « le cinéma ne doit pas fuir la réalité, mais l’exprimer même dans ses contradictions et son tragique ». C’est une idée propre au néoréalisme des années 50-60 qui tend à mettre en scène, en images « le coefficient d’adversité » présent dans la réalité. Par probité, il faut donc rompre avec le schéma du cinéma-accompli, du cinéma-triomphant.

Memories of Murder

Le film qui nous intéresse, Memories of Murder, nécessite une explication particulière. Bong Joon-ho nous raconte une histoire dans laquelle les policiers sont dans l’incapacité de trouver une description congruente de l’assassin (basée sur des preuves) afin de pouvoir « sélectionner » ce dernier avec succès. Même lorsque les preuves semblent converger, elles sont invalidées à la dernière minute… Les efforts des hommes ne sont pas récompensés ; le réel et leur propre bêtise semblent s’assurer de leur perpétuel échec. Mais ce n’est pas là l’idée qui nous intéresse (je la développerai dans un prochain article).

Le film est mis en scène de manière à guider une interprétation qui peut sembler cocasse dans un premier temps : le tueur ne se trouve pas dans le film. Souvenez-vous du gros plan final sur le visage de l’inspecteur Park Doo-man. Alors qu’il interroge une petite fille qui a certainement vu le tueur, elle se contente, comme toute description, d’affirmer que le tueur ressemble à tout le monde, qu’il a un visage ordinaire. Park Doo-man fixe alors l’objectif avec insistance. En fait, le plan (1.1-1.3) est assez subtil: 1) il regarde l’horizon comme si le tueur s’y trouvait, 2) il fixe l’objectif, 3) un léger mouvement de caméra permet d’intensifier l’importance de ce dernier regard. La réalisation soudaine de Park est le contenu même de notre hypothèse ; à savoir que ce visage ordinaire est celui du spectateur. Il ne cherche désormais plus dans sa réalité, mais dans la nôtre.

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Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire que nous sommes le tueur ? Au même titre que nous désirons une résorption narrativement délassante et moralement satisfaisante ; au même titre que nous voulons qu’il y ait triomphe, il faut également que nous voulions l’existence même du mal. L’idée de Bong Joon-ho semble être la suivante : « je ne veux pas uniquement faire plaisir au spectateur, je ne veux pas non plus décrire l’aléatoire et la frustration qu’engendre le réel ; je veux montrer la responsabilité narrative du spectateur, qui, du seul fait qu’il désire l’accomplissement, désire également la mort ». En cela, il montre, dans une forme de discours méta-filmique, la quiddité propre du cinéma en tant qu’il est fiction et qu’il répond à un ensemble d’attentes d’une masse de spectateurs « ordinaires ». Cette mise en abîme moderniste de la médialité du cinéma est ici admirablement exécutée afin de renvoyer le spectateur à son propre désir de fiction. Son film intègre à la fois la satisfaction de l’attente, la réflexion de la réalité (la série de meurtre non élucidé ayant réellement eu lieu), et une thèse sur la nature même de la création et de la place du spectateur. Bong Joon-ho permet d’empâter ce genre de réflexion dans la chair même de son film, ce qui est l’un des signes de sa maîtrise exceptionnelle du « langage » cinématographique.

Tel est un des axes qui me semble intéressant de dévoiler. Il faut, en revanche également proposer une interprétation immanente du film, ce que je ferais sous peu.

M.M.

2 réflexions sur « Memories of Murder: le spectateur mis en abîme »

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