Memories of Murder (2): falsification, magie et violence

Grosso modo, le travail de détective est de chercher des preuves afin de trouver un coupable. On peut avancer sans se tromper que l’intermédiarité de la preuve est le matériau même de la fonction policière : matériau à partir duquel il est possible d’élaborer une histoire que l’on superpose, avec ou sans succès, à la réalité. En bref, l’art de la police est de trouver des histoires vraies. La plupart des films et séries mettent en scène des virtuoses et des experts de la preuve. La série éponyme les Experts est même une sacralisation narrative de l’importance de la preuve : la solution n’est pas dans l’esprit du détective, mais dans la finesse des indices que l’on a pas encore découvert, que l’on doit chercher toujours plus loin avec l’aide nécessaire de la technologie. Le policier, dans ce cas de figure, s’identifie presque avec la figure du technicien ou de l’ingénieur. A l’inverse, le génie d’un personnage comme Hercule Poirot permet d’extraire par abduction énormément à partir de très peu, le moindre indice peut lui permettre de reconstruire une histoire fort complexe (Colombo appartient au même type de détective : dans plusieurs épisodes, il refuse, en jouant de sa formidable fausse-naïveté, les complexités techniques pour privilégier « l’élément humain » et la déduction rationnelle). Ces rapides considérations nous permettent d’isoler deux tendances : un humanisme policier opposé à un scientisme de la preuve.

Quant est-il de Park Doo-Man, le héros-détective de Memories of Murder ? Il croit pouvoir saisir l’essence morale d’un individu avec ce qu’il appelle son « œil de chaman », c’est-à-dire par un simple regard. Il refuse la méthodologie policière classique et constitue avec zèle un grand cahier des visages afin de découvrir à l’aide de son « pouvoir » qui est l’assassin. Sa conception magique du détective – absolument irréaliste – est le ressort premier du comique puisqu’il n’est simplement pas possible de savoir qui est l’assassin sans le récit préalable des preuves[1]. Lorsqu’il tente de faire son travail de policier, il fait tout à l’envers : il falsifie des preuves pour corroborer ses intuitions, il a recours à une chamane autant incapable que lui, ou il use de violence afin d’arracher des aveux, et donc des preuves péremptoires qui dispensent d’aller sur le terrain. Falsification, magie et violence tels sont ses trois modes d’opérations qui, refusant le travail laborieux, échouent successivement (toute veulent aller droit au but en se passant du nécessaire travail). Il finit en revanche par battre un policier sans le reconnaître, former des hypothèses absurdes (les sans-poils), faire croire qu’il possède bien son « œil de chaman » en trichant (la scène du slip et de la carrière), effrayer un témoin qui finit par mourir écrasé par un train. Il n’y a rien qu’il fasse qui ne soit un négatif du détective classique, incarné dans le film par Seo Tae-yoon, l’inspecteur de Séoul. L’opposition entre ces deux personnages rend encore plus sensible le caractère profondément absurde de Park Doo-Man.

Cet anti-flic s’impose dès lors comme une parodie du sérieux et du conventionnalisme des films du genre. Lors de l’interrogatoire, tous les personnages, suspects compris, regardent le générique d’une série policière ; qui fonctionne comme une mise en abîme ironique : dans cette télé invisible (hors-champ) se trouve un spécimen du genre policier stéréotypé et codifié à l’extrême. Mais la critique est aussi réaliste et « sociale » en ce qu’elle manifeste et dévoile l’incapacité réelle de la police coréenne (qui n’a réellement jamais trouvé le meurtrier dont s’inspire le film), et secondairement le coefficient d’adversité – diffus et asubjectif – de la réalité elle-même, ici, transposé dans un seul personnage, Doo-man. Ces deux critiques s’ajoutent à celle que nous avons dévoilé dans notre précédent article, c’est-à-dire la critique de la responsabilité du spectateur dans la genèse même du film.

M.M

[1] Bien des films et des séries font de leur héros des médiums et des omniscients en prenant soin de les placer, ce qui annule toute charge comique, dans des mondes fantastiques (qui permet les relations non-causales, donc qui se passe de la nécessité réaliste de la preuve).

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