Tenet: « Ne cherchez pas à comprendre »

« Ne cherchez pas à comprendre ». Ne cherchez pas à comprendre? Non, ne cherchez pas. C’est une femme neurasthénique, en manque de B12 et visiblement en burn-out, qui vous le recommande après la première scène d’action. Nolan s’est senti obligé d’avertir le spectateur qu’il n’y a aura rien à comprendre, mais tout à voir, dans tous les sens possibles (grâce à des caméras Imax qui peuvent « tourner en arrière » nous informe Positif). Remercions Nolan de cette politesse initiale, de cette courtoisie honnête et, il faut le dire, assez rare. Cessez donc de revoir le film en tout sens, le patron lui-même n’y croit pas.

On ne peut s’empêcher de voir dans cette femme savante une sorte de scénariste moderne hypostasié – terriblement blanc et las – dont le dernier souffle ne dit pas « Allez voir ailleurs! » ou « Vengez-moi » mais, de manière résignée, « Ne cherchez pas à comprendre ». Comme c’est déprimant! On pense alors à la boutade de ce moine bouddhiste sur le point de mourir à qui on demandait ce qu’il voyait et qui répondait: « l’Absolu, parce que, décidément, c’est à n’y rien comprendre… ». Nous aurions été heureux nous aussi de voir l’Absolu dans Tenet et que le fait de ne rien comprendre, ultimement, soit le signe d’une transcendance quelconque. Certes, nous avons vu des choses, mais rien d’aussi unifiant que l’Ab-solu; seulement un enchaînement d’actions, un délire syntagmatique qui donne un mal de mer inversé. Ne reste plus dès lors qu’à vomir dans son cerveau… Pour les amateurs d’Adorno et Horkheimer, il serait également possible d’entendre sous ce nouveau slogan un: « c’est ainsi que les films seront faits. Espérons que vous en serez satisfaits, vous savez, il n’aura pas grand-chose d’autre! A Hollywood, produire du sens est devenu trop couteux, on va donc le retirer de la production ».

Pour les amoureux de la technique réifiante, par contre, il y a de quoi faire la fête: non seulement les Imax tournent en arrière mais les Boeings explosent… pour de vrai! On ne se moque pas de vous. C’est l’ultime honnêteté que peut ce genre de film. L’éculé « tiré d’une histoire vraie » devient un « tout ce qui explose à bien réellement explosé! ». Le spectateur est ravi, il exulte: le sacrifice du sens lui semble une chose honnête si elle est compensée par cette sincérité d’un nouveau genre. Si l’acteur s’est cassé deux ou trois côtes en tournant, c’est encore mieux, cela lui donnera l’envie d’aller voir le film. « Quoi? Il s’est réellement cassé les côtes en sautant depuis ce toit?! Incroyable. Attends, attends… lorsqu’il a sauté dans cet arbre, il s’est vraiment fracturé la mâchoire? Oui! Nourris avec une sonde pendant un mois?! J’achète! ».

Il se peut à l’avenir que les films ne soient plus que de pures visions fantasmatiques débarrassées d’une idée unifiante et originale où les Boeings prennent feu et où les côtes se cassent en vérité. Une forme de cirque où rien ne fait de sens en tant que tout, mais seulement partie par partie, selon les lubies de chacun. Ne chercher pas à comprendre, mais ne chercher pas à résister à la tentation de ne pas comprendre. Il faut bien faire vivre les artistes.

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